Feu & Sang – Chapitre 12
Ils vont payer ! Ces rejetons du mal ont profanés les bois sacrés ! Ils doivent payer pour ce sacrilège !
L’elfe fulminait. Il faisait des aller-retour à la lisière du cairn et jetait des regards noirs à tout individus osant l’approcher. Les autres des danseurs des arbres gardaient le silence, n’osant attirer l’attention de leur compagnon.
La patrouille d’éclaireurs était encore sous le choc lorsqu’ils étaient arrivés. Plusieurs d’entre eux étaient blessés. L’un d’entre eux ne pourrait plus marcher pendant plusieurs mois…
- Comment cela a-t-il pu se produire ? s’interrogea Helion.
Il se tourna vers la prêtresse qui évita son regard. Elle-même avait sous-estimé ces créatures.
- Le chant de Loren évoquait une poignée de créatures, répondit-elle sans lui faire face. Nous ne nous doutions pas qu’il s’agissait de…ça.
Bothel capta la discussion au vol. Il faillit un instant crier sur l’elfe vêtu d’une robe diaphane, mais se ravisa au dernier instant. Une enchanteresse s’exprimait au nom de Loren. La bousculer, c’était agresser la forêt elle-même.
- Jamais nous n’avons étés confrontés à ça, insista-elle en se tournant enfin vers eux.
Helion soupira. Ce n’était pas la première fois que des morts pénétraient la forêt. Cependant, jamais en effet ils n’avaient eût un tel comportement…
- Des morts, des sorciers qui profanent les cadavres, même des vampires comme les appellent les hommes, résuma-t-il à voix haute. Mais ça…
- Un vampire ? Qu’est-ce donc ? Intervint cette fois l’elfe tatoué.
Ses sourcils fins traçaient une ligne horizontale alors qu’il arborait une mine perplexe. Deux autres danseurs de la troupe s’approchèrent, intéressés par le fil de la conversation.
- Des sorciers, commença Warda avec un regard absent en direction des pierres dressés. Des morts qui s’accrochent aux vents et refusent de rendre à la terre ce qui lui appartient. Ils se nourrissent…
Elle hésita en grimaçant.
- Ils se nourrissent du sang des mortels. Se sont de piètres combattants qui rôdent la nuit. Ils ne sont jamais plus d’un et…
- Arrêtez avec ces contes d’hommes.
Tout trois, ainsi que l’intégralité des elfes présents, se tournèrent vers l’individu qui avait pris la parole en coupant celle de Wanda. La peau de son corps ondulant à chacun de ses pas comme la chair en-dessous se remodelait, une créature indescriptible s’avança. La fourrure se détachait par poignées de sa poitrine, ses membres inférieurs étaient pourvus de sabots et les supérieurs de mains tremblantes. Sa tête, difforme, se résorbait sur elle-même alors que son museau devenait une vraie mâchoire. Ses bois s’enfonçaient dans son crâne et y disparaissaient en produisant des remous sur son front, comme s’ils plongeaient dans une glaise rose et malléable. Une chevelure brune et emmêlée se dégagea de l’échine, quelques mèches retombèrent même sur son visage de plus en plus raffiné. Lorsqu’enfin ses pieds furent pourvus d’orteils, c’est un elfe nu et de forte carrure qui se tenait devant eux, s’étirant la nuque avec de nombreux craquements.
- Anos, souffla Helion en reconnaissant le changeforme. Cela faisait longtemps…
Celui-ci accorda un rapide signe de la tête au seigneur. L’un des farfadets du bosquet apparut brusquement, sorte d’écureuil translucide, et dévisagea l’étrange elfe. Il reprit :
- Les trois mort-vivant étaient des vampires, tous. Et il s’agissait d’excellents guerriers, insista-t-il avec gravité.
Bothel croisa les bras et inclina la tête de côté. Cet individu dans le plus simple appareil, plus excentrique que lui-même, commençait déjà à l’intéresser.
- Ils avaient des armures faites par les hommes. Ils n’ont fait qu’une bouchée des forestiers.
- Des guerriers dis-tu ? Insista Bothel avec une lueur de défi dans le regard.
Anos dévisagea un moment le danseur de guerre avec un regard blasé. Il le détailla des pieds à la tête, avant de revenir à Helion.
- Des guerriers, oui. Et ils ont sciemment choisis de ne tuer personne.
- Qu’en sais-tu l’animal ? Le bouscula le danseur de guerre.
Il avait finalement revu son jugement. Son dédain palpable l’énervait.
- Je le sais, j’étais présent, je l’ai vu. Ils n’ont rien pu faire.
- Et pourqu…
- Je sais également dans quelle direction ils sont partis, reprit-il.
Se faisant il doucha l’agressivité du danseur tout en recaptant son intérêt. Il se tourna vers Helion et Warda.
- Les morts vont droit sur la Mortourbe.
Le seigneur elfe grimaça. Si ces sorciers des morts n’avaient tués personne, n’avaient commis d’autres sacrilèges qu’être présents et se défendre, ce lieu allait sûrement changer la donne.
- La Mortourbe ? Qu’est-ce donc ? Demanda-t-elle à son compagnon plus en hauteur.
- Tu es encore bien jeune, sans quoi tu saurais ce qu’est cet endroit.
Alors qu’il disait ces mots, sa propre monture, un aigle immense, descendit à hauteur de Gailrya et son faucon. Son rapace était un peu plus grand qu’Anok. Mais celui-ci n’avait rien à envier à son congénère.
Il étudia l’horizon au fil des battements d’aile de sa monture, cherchant ses mots.
- Même ton père, le seigneur Helion, était jeune à cette époque. Il n’était d’ailleurs pas encore ‘seigneur’. La forêt ne nous acceptait que depuis peu en son sein et n’avait qu’une confiance limitée en notre espèce.
Un soubresaut l’interrompit. Gaylria attendit patiemment qu’il reprenne, caressant le plumage d’Anok. La forêt d’émeraude défilait à toute allure quelques mètres plus bas.
«Cette année-là une harde d’hommes-bêtes c’était engagée dans la forêt. Au beau milieu de l’hiver, la Loren était apathique et n’a réagi que tardivement à leur présence. Ils purent pénétrer en profondeur et arrivèrent jusqu’à un étang gelé. Ils y surprirent un groupe d’elfes qui étaient venus danser sur la glace en compagnie des rares farfadets alors enclins à les rejoindre.
Le carnage fut sans appel et la glace teintée de rouge. Lorsqu’Helion et les premiers éclaireurs sont arrivés à l’étang, celui-ci avait changé. Changé pour devenir ce qu’il est aujourd’hui. En lieux et place de la glace, des lentilles sombres et des feuilles mortes recouvraient la surface. Lorsqu’ils les balayèrent, ils constatèrent que l’eau autrefois claire comme le cristal était trouble, imprégnée de vase et de mousses d’eau. Nous n’avons jamais retrouvés les elfes. Le mystère fut plus épais encore lorsqu’ils découvrirent les traces des hommes-bêtes.»
Bouche-bé, Gaylria buvait ses mots. Jamais Helion ne lui avait parlé de cette histoire.
- Mais… et les enchanteresses? Elles ont bien dû trouver ce qu’il s’est…
- Nous ne communions pas encore avec Loren comme nous le faisons aujourd’hui, répondit-il avec tristesse. Et lorsque ce fût le cas… la forêt refusa de répondre à leurs requêtes, comme elle refuse encore.
La fille d’Helion garda le silence. Une telle catastrophe était difficile à digérer.
- Ce qui est sûr, reprit-il, c’est que des cadavres se trouvent encore au fond de l’eau. Des hommes-bête. Mais aussi des elfes.
Gaylria revint à l’horizon. La Mortourbe… quel nom injuste. Si des elfes étaient vraiment morts là-bas, il faudrait honorer leur mémoire, pas en faire un lieu… hanté.
- Qu’est-ce que c’est que cet endroit?
Sous les yeux de Luther s’étendait un marais, recouvert de brume malgré l’heure avancée de la journée. Pas un oiseau de chantait, pas un batracien ne coassait, pas un animal ne se manifestait. Aucun être vivant ne se trouvait là.
- Voilà qui contraste avec la clairière aux Dolmens, accorda Manesh’k.
Il chassa de la main l’esprit immatériel aux piquants qui s’entêtait à les suivre depuis l’aube. Il se tourna vers Gilnash, comme toujours lorsqu’il ne savait à quoi il avait à faire. Mais celui-ci semblait plus perturbé par la brusque disparition de ses compagnons volants. Pas une hirondelle, buse ou moineau ne répondait à son appel. L’ornithologue ne ressentait… que le vide. Un vide que ses frères ne pouvaient combler.
- Quittons vite cet endroit, je n’y sens rien de bon, grimaça-t-il en étudiant les branchages.
Manesh’k acquiesça. Lui aussi n’était pas à l’aise. Et il commençait à en avoir assez de cette marée verte s’étirant à perte de vue.
- Quelle ironie, commenta Luther. Les mortels nous associent toujours à ce genre de lieux, lugubres à souhait. Et pourtant lorsqu’au fin fond du monde nous en trouvons un, nous n’avons qu’une envie: déguerpir…
- Même les elfes évitent cet endroit, l’averti l’ornithologue. Pour une raison que j’ignore, eux non plus ne l’apprécient pas.
- On se demande pourquoi…
Les elfes… ne pas les dépecer sur place avait été pénible. Cela l’avait été davantage de retenir son neveu de le faire. Mais, sur les indications floues de Gilnash, ils les avaient abandonnés là. Inconscients, mais vivants. Manesh’k se tourna à nouveau vers son frère. Pourquoi ne les avait-il pas avertis qu’ils n’étaient pas seuls dans cette maudite forêt? Pourquoi protéger ainsi des elfes? Pourquoi se priver d’un festin? Il y en avait bien assez pour que tous les trois soient repus… Le nectar elfique, si délicat et enivrant à la fois… Il grimaça. Qu’avait vu Gilnash qu’il refusait de leur dire?
- Partons, déclara l’ornithologue avec un dernier regard aux eaux troubles.
Manesh’k lui emboîta le pas, pensif.
- Attendez…
Luther avait les yeux rivés sur la surface de l’eau. Rien ne bougeait si ce n’était les fumerolles issues de la tourbe tiède et quelques bulles qui remontaient des profondeurs. Ses volutes ondulaient, immatériels.
- Qu’y a-t-il?
- Dans l’eau… murmura le cadet, fasciné.
Lentement, il retroussa ses lèvres et révéla ses crocs. Il semblait aux anges. Manesh’k allait de son neveu à la surface, sans comprendre. Puis un frisson le parcouru alors que l’esprit désincarné qui les accompagnait s’agitait brusquement. Il s’écarta d’eux en feulant en direction de Luther, les piquants hérissés de colère.
- Le vent… comprit-il enfin.
Pas un souffle ne venait troubler le lieu. Mais en étendant ses sens au-delà de sa propre enveloppe, il prit la mesure de l’agitation qui régnait. Luther émerveillé, Gilnash lui aussi prit de cours, l’esprit agité… et ce qui venait à leur rencontre.
Lentement, sa main vint se poser sur le pommeau de son arme. Une onde vint troubler la surface, se propageant doucement à travers l’étang. Puis une autre… et une ombre se discerna sous l’eau.
Le vampire plissa le regard, prêt à réagir à toute menace. Avec une lenteur mesurée, un entremêlement de branchages et de racines s’extirpa du marais. Dégoulinant d’eau croupie et de vase nauséabonde, la chose difforme se traîna dans leur direction. Elle n’avait ni jambes ni tête. Son corps n’était qu’écorce imbibée, bois moisi et racines semblables à des lianes. Cette… chose, était à la végétation ce qu’ils étaient aux êtres vivants. Un amas de créatures mortes, animées par quelques sorcelleries… Et qui avançait péniblement dans leur direction.
Gilnash était tout aussi incrédule. Il ne comprenait pas ce qu’il avait sous les yeux. Il avait vu les elfes par les yeux de plusieurs créatures à plumes. Mais jamais une créature de ce genre. Comment était-ce possible?
Jamais au cours de leurs errances, les trois vampires n’avaient été confrontés à pareille étrangeté. Et pourtant, celle-ci continuait d’avancer, des racines souples comme des tentacules la remorquait mètres après mètres jusqu’à la rive, jusqu’à eux. Et pourtant, ce n’était même pas cet être qui les laissait pantois. C’était leur nombre. Comme si, lentement, l’étang tout entier s’animait, agitant ses entrailles pour les régurgiter face à eux.
Malgré leur situation inédite, Luther trouva le moyen d’éclater de rire. Sans comprendre, Manesh’k et Gilnash le virent s’approcher au bord de l’eau tandis que le mort-vivant végétal se rapprochait toujours plus.
- Il y a des morts là-dedans, déclara-t-il en tendant la main.
Il ferma les yeux et les deux vampires sentirent l’énergie qu’il déployait, sa volonté qui pliait Shyish à ses caprices. Et le vent pourpre de la mort se laissa docilement manipuler. Tel un linceul il drapa la créature et referma sa poigne sur ses entrailles.
La chose eu un sursaut et s’immobilisa face à Luther alors qu’il usait de tout le pouvoir dont il disposait, sa volonté s’opposant à celle de l’autre créature.
- Des ossements, dans la vase… devina Manesh’k.
Liés par les racines et mêlés aux branches, des ossements et articulations usés par le temps composaient en partie le squelette de cette chose. Et appliquant sa griffe sur ces derniers, Luther arrivait à stopper son avancée malgré son contrôle approximatif de la nécromancie. Tremblant, dégoulinant de boue et de feuilles mortes, la chose ne pouvait plus progresser en avant.
- J’adore la magie! jubila Luther en insistant encore, obligeant petit à petit la créature à se tordre, s’écorcher en plusieurs branches. Et il y en a tellement d’autre!
Il tendit son second bras en direction des eaux troubles qui étaient entrées en effervescence à l’instant où il était entré en contact avec l’esprit végétal. A ses côtés, l’animal féérique aux piquants feulait et crachait dans sa direction sans oser faire davantage.
- J’adore…
La flèche se ficha à travers sa main avec un léger sifflement. Poussant un cri de surprise et de douleur, il eut un mouvement de recul. Lames déjà dégainées, les deux autres vampires s’abritèrent aussitôt à l’ombre des arbres.
Avec un gargouillis inintelligible, la créature de limon s’effondra sur elle-même, rouée par le traitement infligé par Luther. Tenant au poignet son membre blessé, il balaya le sous-bois du regard.
- Sales mangeurs de fougères ! Montrez-vous ! Je sais que c’est vous qui…
Avant qu’il ne finisse sa phrase un elfe apparut brusquement devant lui, comme tombé du ciel. Et avant qu’il ne puisse en saisir davantage, il fut opposé à un mur d’acier qui l’obligea à bondir en retrait pour ne pas être lacéré. Le mort-vivant se retrouva en équilibre précaire sur le bord de l’eau, agitant les bras pour ne pas chuter. Sans hésiter un instant son adversaire le projeta dans l’eau d’un violent coup de pied dans l’estomac.
Aussitôt d’autres attaquants jaillirent des branches et buissons, s’interposant entre l’étang et les deux autres vampires.
- D’où ils sortent ? s’écria Manesh’k qui se voûta pour éviter une lame avant de bondir sur son agresseur.
Plus vif que son adversaire, il lui happa le poignet au vol et le projeta violemment sur l’un de ses compagnons. Mais plutôt que le renverser, le second l’évita d’une roulade avisée. Son arme ricocha sur celle du mort-vivant avec une pluie d’étincelles comme Manesh’k parvenait à parer et l’envoyer bouler dans une nouvelle direction. Du coin de l’œil il remarqua que son premier ennemi était déjà sur ses appuis et prêt à revenir à la charge.
Il fit volte-face lorsqu’un nouvel individu se laissa tomber derrière lui, mais retint sa lame en avisant sa tenue.
- C’est qui ces types ? grinça Manesh’k que se colla dos à dos avec lui.
- Aucune idée, répondit Gilnash. Je ne les ai jamais vus.
- Mmh ?
- Jamais, vraiment, insista-t-il. Mes compagnons n’ont jamais vu d’elfes bouger comme eux. On dirait plus des acrobates que des combattants. Ou des danseurs, aussi…
Manesh’k balaya lentement le groupe d’une dizaine d’individus qui encerclait les deux frères d’armes.
- Nous ne sommes pas ici pour nous battre, commença Gilnash. Nous ne voulons aucun mal à…
Une flèche siffla entre eux, Manesh’k tirant l’ornithologue avec lui. Il chercha un instant l’auteur de ces tirs. En vain. Il grimaça.
- A présent, MOI je vous veux du mal, énonça-t-il sombrement avant de bondir dans la mêlée.
Luther se redressa et s’ébroua en projetant de l’eau partout. Immergé jusqu’à la poitrine, il prit enfin le temps d’étudier son agresseur. L’elfe vêtu d’un simple pagne le toisait depuis la rive. Il était plus grand que le vampire. Tout comme l’un des forestiers battu la veille, il se battait avec deux épées. Mais surtout, il arborait les tatouages de loups jumeaux étalés sur son torse, de feuilles de lierre remontant ses cuisses et s’enroulant autour de ses bras jusqu’à ses mains ainsi que les plumes stylisées peintes sur l’une de ses joues.
Guère impressionné, le vampire prit le temps de cracher un peu d’eau en lui jetant un regard noir.
- Pour ça tu vas payer l’elfe. Pour toi je vais faire une exception. Ma lame va rouiller, mais si je la trempe dans du sang d’elfe…
- Je demande à voir, répondit-il, immobile alors que Luther dégainait son arme.
Il poussa un cri de colère et s’élança vers cet elfe effronté. Mais alors qu’il allait s’extraire de l’étang, l’eau trouble recommença soudain à bouillonner autour de lui.
- Que…
Des racines noueuses jaillirent brusquement de l’eau et dans de grandes éclaboussures se jetèrent à l’assaut du vampire. Avant qu’il ne comprenne l’origine de ce nouvel assaut, les tentacules d’écorces s’enroulaient autour de ses chevilles, de ses hanches et ses poignets. Etranglé par un collet végétal, il disparut dans les profondeurs, entrainé dans les ténèbres.
- Luther !
Repoussant brutalement l’elfe qui lui faisait face, Manesh’k se fraya un chemin jusqu’à la rive, plusieurs lames venant rebondir sur sa cuirasse. Lorsque deux autres guerriers elfes jaillirent devant lui, il poussa un grondement de haine.
- Du vent!
D’un pas de côté il évita le troisième individu venant de derrière. Il s’écroula comme une masse sous le coup de pommeau que le vampire lui infligea. Celui-ci ne reviendrait plus à l’assaut après une nouvelle roulade.
- J’en ai plus qu’assez, laissez-moi ou je vous saigne jusqu’au dernier!
Afin d’appuyer sa menace, il se mit en garde, prêt à bondir, sa lame en avant. Au-dessus des combattants le farfadet aux piquants observait la lutte du mort-vivant. Il oscillait ici et là, hésitant sur la démarche à suivre.
- Il me plait celui-là.
Les deux combattants jetèrent un œil furtif derrière eux, ne quittant pas Manesh’k des yeux, à raison. Celui qui avait parlé avait jeté Luther à l’eau. L’esprit aux piquants se tournait à son tour vers lui. Le vampire serra la poignée de son arme encore un peu plus fort.
- C’est une juste fin que la noyade pour votre sacrilège, déclara-t-il avec un sourire féroce.
- Noyade ? répéta Manesh’k du bout des lèvres.
- Lorsqu’une Lémure emmène un corps, jamais il ne remonte à la surface, ajouta l’elfe avec un sourire moqueur.
Puis il fit quelques moulinets à l’aide de ses deux épées avant d’imiter la position du vampire.
- N’ai crainte, tu le retrouveras dans quelques instants.
- Si tu savais…
Tous deux bondirent simultanément alors que les autres elfes s’écartaient de la lutte à venir.
Esquive, parade, roulade, esquive à nouveau… ses trois adversaires étaient doués. Très doués mêmes. Mais lui se battait depuis l’aube de la civilisation humaine. Ce n’était ni la première ni la dernière fois qu’il combattait en sous-nombre. Mais lorsqu’une lame elfique lui entailla le flanc, il se fit une raison. Aussi doué soit-il, il ne pourrait pas continuer ce ballet mortel éternellement. Il profita d’un temps de répit entre deux assauts et jeta un regard alentour. Manesh’k ferraillait avec un autre elfe à moitié nu, entourés par plusieurs de ces étranges combattants. Aucun signe de Luther. Pas non plus d’archer en vue. Quoique. La flèche qu’avait reçue le cadet ne venait pas de l’un de ces guerriers. Aucun ne portait d’arc ou de carquois.
Du coin de l’œil le mort-vivant remarqua tout à coup une ombre glisser par-dessus les feuillages. En même temps que ses sens s’emballaient et que ses ennemis revenaient à la charge, il bondit vers le haut. Le vampire s’accrocha à la première branche venue. S’appuyant d’une main et du coude pour son bras armé, il se hissa sans perdre un instant. Les elfes ne tarderaient pas à l’imiter.
Un brassement d’air. Son instinct ne l’avait pas trompé. Sautant d’une branche à une autre, il remonta une ramification tel un funambule et, proche de la cime, prit son élan… pour se retrouver face à un simulacre de visage, tout composé de ronces !
- Que…
Avant qu’il ne réalise quel était ce nouvel assaut, la chose le balaya. L’instant suivant, il plongeait dans le vide.
Le choc sur la terre ferme fut douloureux. Avec mille précautions Gilnash roula sur le côté. Il avait perdu l’épée lahmienne dans la chute mais qu’importe, il avait toujours ses dagues, accrochées à ses hanches. Alors qu’il se relevait pesamment, il remarqua que les elfes n’approchaient pas. Ils restaient à une distance plus que raisonnable du vampire secoué.
Gilnash fit volte-face lorsqu’un gémissement rauque jaillit dans son dos. D’un pas de côté il évita le fouet végétal qui l’avait propulsé dans les airs. Sans perdre un instant, il s’écarta de cette chose tout en conservant les elfes dans son champ de vision. Mais ils avaient leurs armes baissées, se contentaient d’observer le mort-vivant et le nouveau venu. Par conséquent, il se tourna vers ce nouvel ennemi qu’il étudia d’un regard méfiant.
Cette… créature, ressemblait étrangement à la chose dans l’étang. Si ce n’est qu’elle avait clairement la silhouette d’un humanoïde. Ses jambes étaient composées de racines, semblables à celle d’un arbre des mangroves, tout entremêlées de ronces. Son torse était de l’écorce creuse où aucun cœur n’était visible. Il remarqua que le bras droit possédait une épaule mais se ramifiait en fouet de ronces entremêlées, celui qui l’avait fait chuter de si haut. Le droit, lui, n’était composé que d’écorce noire et lisse, clairsemé d’épines et se terminant par trois serres acérées.
D’un mouvement fluide, Gilnash dégaina ses dagues. Il grimaça lorsque la créature chargea : d’autres spécimens variés, allant d’entremêlements de roses aux épaules recouvertes d’une toison de roseaux, venaient d’apparaître derrière la première. Ses milles ans d’existence allaient peut-être lui être entièrement nécessaire…
- Anok, mais qu’y a-t-il ?
Juchée sur son faucon, l’elfe avait le plus grand mal à contrôler son ami à plumes. Dès l’instant où ils s’étaient approchés de la Mortourbe, il avait commencé à se comporter bizarrement. Jamais lors de leurs combats contre des hommes-bêtes ou des peaux vertes il ne s’était comporté ainsi. Il refusait catégoriquement de s’approcher de la cime des arbres. Mais dès que Gailrya tentait de l’orienter dans une nouvelle direction, il revenait survoler les combats.
Non loin, elle voyait que l’aigle de l’autre chevaucheur posait les mêmes problèmes qu’Anok. Quelque chose, en bas, perturbait les deux volatiles. Chose qui l’encourageait elle davantage à se joindre au combat ! Bothel, son frère, avait lui-même jeté l’un des vampires entre les griffes mortelles des lémures de la Mortourbe. Puis il avait engagé le combat avec un second. Combat qui durait encore d’après les éclats métalliques qui lui parvenaient. Elle serra le bois de son arc à s’en blanchir les phalanges. Qu’est-ce qui en bas pouvait pousser leurs rapaces à refuser le combat, mais également les obstiner à rester sur le champ de bataille ?
Il n’y avait plus que deux ennemis, le troisième mangeant les nénuphars par les racines. L’un d’entre eux en étaient réduit à affronter un groupe de dryades à la dague. Le dernier affrontait son fils en combat singulier. Les autres danseurs de la troupe s’étaient écartés et formaient un cercle autour des belligérants, près à embrocher le mort-vivant s’il tentait de fuir.
Un détail dérangeait toutefois le seigneur elfe. Lorsque le premier avait disparu sous la surface, cet individu c’était précipité à son secours, s’était fait violence pour se frayer un chemin parmi les guerriers. Mais après avoir échangés quelques mots, son comportement avait radicalement changé. Il… s’amusait. C’était le mot qu’il emploierait. Alors même qu’il livrait un combat mortel avec Bothel, l’un des plus dangereux guerriers qu’il ait été donné à Helion de voir, il ne portait aucun coup mortel. Rien ne trahissait ce sentiment sur son visage impassible et il portait des coups ravageurs à l’elfe. Mais plus le combat durait, plus il avait le sentiment d’avoir raison.
- Tu es fort, le monstre, le harangua Bothel entre deux passes d’armes. Mais je te découperais quand même en morceaux !
Et il effectua une nouvelle rotation que le vampire évita d’un bond en arrière, s’arrêtant à une longueur d’épée du danseur.
- Tu n’es pas mauvais non plus mon garçon, répondit Manesh’k en s’écartant face à une nouvelle charge de l’elfe tatoué.
Helion grimaça en voyant que plusieurs danseurs durent s’écarter de l’arc de cercle décrit par sa lame pour ne pas le gêner. Le calme évident de l’intrus, en comparaison avec la haine déployée par Bothel, ne faisait qu’appuyer son impression. Il grimaça davantage en entendant la suite.
- Je… ne… suis… pas… ton garçon ! rugit-il en ponctuant chaque syllabe de moulinets rageurs.
Il effectua brusquement une roulade en avant et se redressa aussitôt, prenant de vitesse le vampire dont la cuirasse encaissa le coup.
- J’ai vu passer plus de cinq cent hivers, déclara l’elfe avec un sourire mesquin.
Reniflant, Manesh’k examina rapidement sa tenue. Un impact de lame parmi tant d’autres… Il jeta un œil critique à l’elfe confiant.
- Je vais te faire une confidence, commença-t-il en esquissant à son tour un sourire qui révéla des canines surdéveloppées. J’ai plus de deux milles ans.
- Pardon ? hoqueta Helion de sa position en retrait.
Et le vampire, éclatant de rire, chargea à son tour un Bothel qui avait aussitôt cessé de rire.
- Cette chose aurait deux milles ans ? Ce monstre ment ! Cela ne peut pas être possible !
Anos se contenta de hausser les épaules, gardant les bras croisés. La forêt elle-même regorgeait de secrets encore bien plus anciens. Que ces choses soient si âgées l’étonnait, mais n’avait rien d’impossible.
Warda quant à elle n’observait pas le même combat. Elle était tournée vers le vampire aux dagues, bien plus en difficultés face à la dizaine de dryades auxquelles il faisait face. Sa tenue était en lambeaux et plusieurs plaies s’étalaient sur son visage et ses bras. Mais il continuait le combat sans une interruption. Tel un danseur il évita un assaut venu de derrière lui. A peine réceptionné il se pencha en arrière pour éviter un membre de bois aussi pointu qu’une lance et d’un mouvement sec il le sectionna. Il se laissa brusquement tomber au sol pour éviter une troisième attaque à hauteur d’épaules et en profita pour balayer la dryade blessée d’un mouvement circulaire des jambes.
- Quelque chose ne va pas, murmura-t-elle.
- Oui, Bothel aurait déjà dû en finir depuis…
- Je ne parle pas de ça, coupa l’enchanteresse. Les dryades…
Anos et Helion se tournèrent vers elle, intrigués.
- Les dryades? répéta le changeur de peau.
- D’habitude elles résident loin de cette partie de la forêt…
- Je ne vois pas en quoi…
Un véritable cataclysme bouscula soudain plusieurs arbres, menaçant de les déraciner. Le sol trembla alors que la masse imposante du nouvel et immense protagoniste heurtait le sol. Plusieurs danseurs s’écartèrent aussitôt, manquant de justesse d’être réduis en purée écarlate. Manesh’k comme Bothel firent plusieurs pas en retrait, dominés par ce béhémot d’un autre âge. Même les dryades interrompirent leurs assauts.
Se tassant sur lui-même, le colosse exulta avec un grondement rauque, semblable au fracas d’une avalanche. Il dominait largement les humanoïdes, ses plus hautes branches côtoyant les cimes locales. Personne ne réalisa le moindre geste. L’arrivée fracassante avait littéralement gelé les combats.
- Par Isha… murmura Anos.
- Gusternum… d’où…
- C’est un esprit, souffla Warda, tout aussi abasourdie. Bien qu’incarné, il connaît mieux les sentiers secrets que n’importe quel asrai!
Le regard vert étincelant de la créature était rivé sur le mort-vivant. Elle beugla à nouveau et arma une frappe titanesque, d’un membre côté droit. Manesh’k comme Bothel plongèrent de part et d’autre pour éviter le coup qui fit trembler le sol sous leurs pieds. Les yeux écarquillés, Manesh’k le vit ramener à lui l’amalgame de lianes qui l’aurait violemment écrasé. Pesamment, le monstre se redressa, faisant glisser ses branches souples comme des tiges de saule. Elles laissèrent des sillons profondément creusés dans l’humus.
- Bothel sort de là ! s’écria Helion comme son fils restait sur la droite du vampire.
Mais le danseur n’eût pas le temps. La bête d’écorce enchaîna brusquement avec une nouvelle attaque. Elle utilisait ses lianes comme des fouets surdimensionnés et chacun de ses coups provoquaient de nouvelles secousses. Celles-ci dessinaient des cercles concentriques à la surface de l’eau comme la colère primale s’acharnait sur sa cible.
Entre deux coups le danseur de guerre parvint à rouler en-dehors de l’aire de combat redessinée par ce gigantesque protagoniste. Hébété, il observa son adversaire continuer à esquiver les attaques de l’homme-arbre. Puis il se tourna vers l’homme-arbre lui-même. Il avait déjà eu l’occasion de voir et même combattre au côté d’un de ces esprits vénérables. Mais les quelques secondes passées face à lui avaient suffi à Bothel pour comprendre qu’il n’avait rien à voir avec ses semblables. Jamais un autre gardien de la forêt n’aurait bousculé de jeunes pousses pour arriver au combat, n’aurait attaqué un elfe pour blesser un ennemi ni ne mutilerait ainsi aveuglément le sol. Il connaissait le nom de cet homme-arbre et l’histoire de son incarnation végétale. Mais voir sa colère de ses propres yeux était une tout autre chose. Gusternum…
Il continuait à marteler le sol à l’aide des branches épaisses ressemblant vaguement à des bras, deux de chaque côté du tronc. Mais le vampire était vif, il l’avait lui-même découvert à ses dépens. Gusternum n’arriverait pas à le faucher ainsi et il dû s’en rendre compte car il cessa. Il fit un pas raide en avant, les racines entourant son membre s’enfonçant aussitôt dans le sol. Si on pouvait appeler cela un membre: ses jambes n’étaient que le tronc souple de l’arbre dans lequel Gusternum s’était incarné, fendu en deux afin de pouvoir arpenter le monde… Il gronda à nouveau avant de se redresser avec une multitude de craquements. Le mort-vivant leva sa lame, paré à toute éventualité.
- Reculez! ordonna soudain Helion d’une voix effrayée comme son fils les rejoignait.
Manesh’k jeta un œil rapide à l’elfe en entendant le ton de son ordre avant de se reconcentrer sur son ennemi. Dans un panache orangé, celui-ci éructa en l’air une fine poudre qui retomba rapidement sur le mort-vivant, désormais seul face à l’homme-arbre. Piégé, il balaya la clairière dégagée du regard, attendant les effets de la substance qui le recouvrit commet une pluie fine. Son énorme adversaire s’immobilisa sans le quitter du regard.
- Père, qu’est-ce? interrogea Bothel sans ciller.
- Des spores oxydantes, murmura-t-il simplement.
- Des quoi?
- Lorsqu’il y a plusieurs siècles, Gusternum c’est incarné pour repousser des bucherons nains, il les a affrontés avec ce procédé, répondit Anos sans prendre la peine de se tourner vers le danseur.
Une sangle se détacha brusquement du harnois de Manesh’k. Il baissa le regard et vit son épaulière suivre le même chemin. Puis son fourreau tomba à son tour. C’est avec des yeux ronds qu’il vit l’une de ses genouillères brusquement craquer en deux avant de rejoindre le reste. Observant la scène d’un œil absent, Anos reprit son récit:
- Les cottes de mailles et les lames des combattants sont tombés en poussière. Pas un n’a approché Gusternum avec une arme en métal. Et pas un n’est rentré à son foyer…
- Belle histoire que voilà l’elfe.
Le changeforme fit volte-face et détourna le poignet du vampire dont le poignard ne trancha que du vent.
- Beaux réflexes, l’elfe, commentât-il en lui assenant un crochet de son autre main tout en l’aspergeant d’eau.
Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est qu’en encaissant le coup l’elfe ne le saisirait de sa propre seconde main. Il amplifia son mouvement et souleva du sol le vampire abasourdit.
- Mais… il devrais être… commença Bothel dont le regard glissa jusqu’à la surface de l’eau.
- …mort? compléta Luther en se redressant, un sourire mesquin se dessinant sur ses traits. Je suis déjà mort. Tu espérais sérieusement noyer quelqu’un comme moi, dans une fosse pleine d’ossements?
Et il chargea les quatre individus. Mais ce ne fut ni Bothel, ni Anos, ni Helion qui répliqua. Prenant le mort-vivant de cours, Warda se dressa sur son chemin, les bras grands écartés. Elle révéla l’intérieur du voile diaphane qui recouvrait sa tenue échancrée. Avant que Luther ne réagisse, une nuée d’ailes, de griffes et de piquants le pris à la gorge, l’aveuglant et déchirant la peau de son visage et ses bras. Il roula au sol en hurlant comme l’essaim d’esprits en tous genres s’acharnait sur lui.
- Je n’en crois pas mes yeux, il est ici!
- Qui?
- Le gardien du bosquet! s’écria Gailrya en abaissant son arc.
Alors qu’elle pressait Anok d’approcher elle put apercevoir la scène par une trouée: l’homme-arbre face à l’intrus désemparé et encerclé par les danseurs. D’un revers herculéen l’esprit le projeta en-dehors de son champ de vision. Elle vit également son frère et son père devant un autre ennemi recouvert de farfadets et gesticulant comme un diable. Puis son regard coula vers le dernier du groupe, incapable d’approcher, complètement cerné par les dryades. La scène était irréelle. Tant de moyens pour seulement trois individus! Elle glissa son arc dans le carquois à son épaule, désœuvrée. Leur présence dans les airs n’était pas nécessaire avec une telle démonstration de force.
Avec douceur, elle intima à Anok de descendre un peu plus encore. Sans qu’elle sache pourquoi, sa réticence était repartie aussi brusquement qu’elle était venue. Battant vigoureusement des ailes, il descendit progressivement jusqu’à la trouée, imitée par son voisin sur un aigle géant. L’oiseau poussa tout à coup un cri strident en faisant une embardée.
- Manesh’k!
Le vampire fit mine de le rejoindre, mais aussitôt un mur de ronces vivantes et racines noueuses lui barrèrent la route, le défiant d’approcher. Sifflant, Gilnash répliqua sans perdre un instant et arracha des morceaux d’écorces à leurs propriétaires à coups de poignards. Mais les créatures de bois et de sève ne flanchèrent pas et au contraire, commencèrent à étouffer le mort-vivant sous leur seul nombre. A coup de griffes et d’épines les créatures végétales réduisaient progressivement la tenue frontalière en lambeaux…
Le cri qui résonna dans les frondaisons eu l’effet d’un éclair sur le mort-vivant. Il se redressa brusquement et repoussa sauvagement ses assaillants avant de se tourner vers son auteur. La masse imposante du rapace troua les branchages et écrasa plusieurs des créatures végétales avant de s’immobiliser à quelques mètres. Gilnash se précipita vers la créature à terre, bousculant les choses de ronces, se détournant du combat, de ses frères et de la menace des elfes. A cet instant précis, seul ce faucon immense importait. Lâchant ses dagues, il posa ses mains sur le plumage déjà poisseux alors que le corps était agité de spasmes. Il évita un coup d’aile sans y penser, heurté par l’agonie de l’oiseau. Puis il s’immobilisa. L’aile retomba et le sang cessa de gicler par la plaie béante.
Il entendait les cris de douleurs de ses compagnons. Il devinait les esprits de bois prêts à le réduire en pièces sous le regard des elfes. Il voyait la personne au carquois qui se relevait en titubant à côté de lui. Mais Gilnash n’avait d’yeux que pour l’auteur de cet acte atroce. Cet auteur qui se laissa tomber à son tour et le dévisagea d’un regard incandescents. Il fouetta l’air de sa longue langue dégoulinante d’humeur avant de lever ses deux lames rougeoyantes.
D’une roulade Gilnash évita le ciseau du démon tatoué. Avec un hurlement de rage il plongea les mains dans le torse composé d’écorce de la créature la plus proche. Celle-ci qui tentait justement de l’agresser fut projetée sans sommation à la face du monstre écarlate qui la trancha en deux avant de charger en feulant de haine.
- Qu’est-ce que c’est que… cette chose! s’écria un elfe.
- Impossible…
C’était tout bonnement impossible. Un sanguinaire ne pouvait se trouver dans cette forêt. Pas ici. Pas aussi loin. Pas sans que Warda et la forêt elle-même ne l’aient perçu. Et pourtant il était là, se frayant un chemin mortel à travers les dryades pour atteindre le vampire. Vampire qui s’efforçait de rester en vie sous les lames de cette aberration contre-nature.
Même Gusternum se détourna de son ennemi à terre, sonné. Sa tenue était en miettes, mais par quelques magies son épée avait échappé au massacre. Secouant la tête, le mort-vivant suivit le regard émeraude et découvrit à son tour le démon qui venait semer la zizanie dans leur bataille. L’homme-arbre revint vers lui, puis à nouveau vers le démon écarlate. Manesh’k restant allongé à terre, il opta finalement pour ce nouvel ennemi. D’un pas lourd où la colère était perceptible, il se dirigea vers ce quatrième intrus.
Gilnash entendit l’approche plus qu’il ne la vit. Il manqua être balayé par la frappe sourde qui projeta son poursuivant hors de son champ de vision. Lui-même enchaîna par une seconde roulade pour se mettre hors de portée et évita de justesse les griffes d’une nouvelle créature des ronces. Il la repoussa et chercha le colosse des yeux, avant de constater que dans la confusion il était revenu à côté du cadavre du faucon géant. L’ornithologue grimaça de douleur. Une douleur qui n’avait rien de physique. En relevant la tête il constata que l’elfe qui chevauchait ce prince du ciel était face à lui. Une flèche en main. Des larmes plein les yeux. Elle poussa un cri de haine et de douleur puis se jeta sur lui. Le vampire n’eut qu’à faire un pas de côté pour l’éviter, puis fut éclaboussé en pleine figure.
Il cligna plusieurs fois des yeux avant de pouvoir réaliser ce qu’il venait de se passer. Tout devenait fou. Des pointes noires dépassaient du dos de cette nouvelle ennemie. En le chargeant à corps perdu, tout à son désespoir, elle venait de s’empaler sur les griffes d’une dryade qui s’apprêtait à embrocher le mort-vivant!
- Pour quelqu’un qui ne voulait pas tuer…
L’œil hagard, Gilnash se tourna vers son neveu méconnaissable. La peau de son visage avait été lacérée et son armure, déjà malmenée à Grissenwald, était en piteux état. Il maintenait Manesh’k debout, le bras passé autour de son épaule, à peine en meilleure forme. Ce dernier traînait son épée d’une main. Et juste au-dessus d’eux flottait encore et toujours la bête simiesque hérissée de piquants, étudiant passivement les deux mort-vivants. Derrière eux accouraient plusieurs combattants qui hésitaient visiblement sur la démarche à suivre: achever les vampires ou se joindre au colosse sur lequel le démon se jeta sans hésiter?
- Gailrya!
Faisant des moulinets rapides avec ses lames, l’elfe tatoué se précipita à l’autre bout du champ de bataille. Il passa devant l’enchanteresse elle aussi dépassée par les évènements. Elle avait rappelé sa nuée de farfadets, laissant libre le premier vampire, et hésitait à présent à les envoyer harceler le démon. Mais elle ne comprenait toujours pas. Mais comment avait-il put arriver jusqu’ici?
- Warda! Bannissez-le!
- Quoi?
- Bannissez-le! répéta Helion, incrédule. Vous! N’approchez ni les vampires ni le démon! cria-t-il aux danseurs s’arrêtèrent en pleine charge.
Le flanc complétement écorché par le fouet aux feuilles acérées, le sanguinaire tatoué se relevait à nouveau, cicatrisant à vue d’œil.
- C’est impossible, réalisa Anos en sortant de sa réserve. Il ne peut pas se relever à nouveau! Pas avec de telles blessures! Il devrait repartir au néant!
- Bannissez-le! insista le seigneur.
Avec un beuglement sauvage, la bête écarlate bondit par-dessus un nouveau coup de fouet et parvint jusqu’à Gusternum. Sans cesser de mugir, elle traça deux sillons sur son tronc et arracha plusieurs plaques d’écorces au passage.
- Ecartez-vous d’elle! Tout de suite! hurla Bothel.
D’un bond agile il passa par-dessus les dryades tétanisées par la blessure soudaine du titan. Elles se détournèrent de Gilnash et s’avancèrent vers les duellistes, laissant seul l’elfe et les vampires. Mais le danseur n’en fut nullement affecté. Sa sœur gisait aux pieds de Luther. Un sourire se dessina sur sa face méconnaissable.
- C’est d’elle que tu parles? le provoqua-t-il en prenant le corps par la gorge.
Sans peine apparente, il souleva le corps inanimé, ses pieds ne touchant plus le sol.
- Tu…
Une détonation coupa brutalement l’elfe. L’explosion sépara le sanguinaire de l’arbre vivant et les jeta tous deux au sol. Alors que Manesh’k, dépassé par les évènements, se tournait vers eux, il ne put qu’être éblouit par le flash qui s’ensuivit. Puis plus rien.
Lorsque, le regard plissé, Bothel recouvra la vue, les trois vampires et sa sœur avaient… disparus. Purement et simplement. Il fit volte-face, incrédule, alors que l’enchanteresse découvrait avec horreur le résultat de son sort.
- Ca… Ca… Ca a rebondit… bégaya-t-elle alors qu’Helion comme Anos ne réalisaient pas encore ce qu’il venait de se produire.
D’un bond agile, le héraut de Khorne se releva et balaya l’assemblée du regard, cherchant ses proies. Son regard lumineux s’attarda un instant sur Warda qui eut un hoquet en découvrant la rune de métal sombre qui pendait à son cou. Puis, avant que l’homme-arbre massif ne se remette sur pieds lui aussi, il s’élança en direction du sous-bois en emportant ses deux lames. Ni les elfes ni les dryades ne tentèrent de le poursuivre.
- Que vient-il de se passer? demanda un danseur de guerre à son voisin tout aussi perdu que lui.
Les vampires s’étaient tout bonnement volatilités.