Feu & Sang – Chapitre 11
Un sourire s’étira sur le visage tatoué de l’elfe qui dirigeait la file. Repoussant sa capuche en arrière, il leva les yeux sur la voûte loin au-dessus. Les branches des plus hauts arbres constituaient un immense plafond à la vaste clairière, les épines des pins se mêlant aux feuilles de chênes et de bouleaux. Le ciel n’était pas visible. Mais de petites lanternes étaient accrochées dans les hauteurs et diffusaient une douce lumière ambiante. Lumière qui luisait de jour comme de nuit, faussant facilement la notion du temps pour qui n’y était pas habitué.
Un second elfe s’approcha, partageant son émerveillement.
- A chaque fois que nous revenons je trouve cette place un peu plus belle, déclara-t-il.
- Et demain soir nous fusionnerons avec elle, répondit le premier en jetant son paquetage.
Il s’approcha de l’imposant rocher couvert de mousses qui trônait au centre de cet espace. En plusieurs bonds agiles il se retrouva au sommet et embrassa le paysage du regard. Pas une feuille morte de traînait ici. Même en automne, cette petite partie de la forêt restait comme perdue dans le printemps. C’était l’une des raisons pour lesquelles il revenait régulièrement à cet endroit.
Il remarqua la troupe qui approchait des nouveaux venus et eu un pincement résigné. Une seconde raison, moins réjouissante. Sans hésiter il se propulsa en avant et effectua un salto parfait, ses cheveux tressés fouettant l’air dans son dos nu. Il se réceptionna avec la souplesse d’un félin et s’inclina respectueusement devant l’elfe en tête de procession.
- Père, déclara-t-il simplement.
- Gailrya ma sœur, qu’il est bon de te revoir, déclara l’elfe en gratifiant celle-ci d’une vigoureuse accolade.
Celle-ci grinça des dents lorsqu’il la relâcha mais ne fit pas de commentaires sur l’étalage d’affection de son petit frère. Telle une boule lumineuse, la silhouette féminine miniature qui voletait près d’eux entreprit une descente en spirale autour des deux elfes.
- Je suis moi aussi réjouie que tu sois parmi nous, assura-t-elle en chassant distraitement le farfadet de la main. Votre tournée c’est bien déroulée ?
- Assurément, répondit-il en effectuant une pirouette rapide. Il ne pouvait pas en être autrement, la majesté de Loren coule dans nos veines. Mais dis-moi ma sœur, notre père semble mieux se porter qu’à ma précédente visite.
- Oui ces dernières années lui ont réussi, déclara-t-elle en observant son frère parcourir distraitement sa chambre.
Il acquiesça tout en s’attardant sur l’éclat de cristal posé sur une étagère. Il pivota brusquement. Ses longues mèches tressées fouettèrent son visage et ses épaules nues, provoquant une nouvelle prise de vitesse du petit esprit lumineux.
- J’ai pris plaisir à te revoir ma sœur, déclara-t-il.
Puis, sans attendre sa réaction, il virevolta en sens inverse et sortit. L’elfe resta plusieurs longues minutes, immobile, à tel point que le farfadet vint voleter près de son visage et tendit une main miniature vers les cheveux de Gailrya. Son frère était reparti aussi soudainement qu’il avait débarqué. Elle soupira, puis lorgna l’entrée avec une mine résignée.
- Moi aussi je vais bien mon frère, répondit-elle à la question qu’il n’avait pas posée.
Elle offrit le creux de sa main à l’esprit qui s’y posa et entreprit d’imiter les pirouettes de son frère. Elle eut un sourire pincé devant cette performance, puis l’invita à reprendre son envol.
Elle sortit à son tour, dévala les branches permettant d’accéder à ses appartements au cœur d’un énorme résineux, dont la variété ne poussait qu’ici en Loren. L’esprit sur les talons, elle s’élança et courut telle une enfant vers une partie moins dense de la cité sylvaine. Les arbres y étaient particulièrement hauts et robustes, mais aussi espacés. De grands morceaux de ciel bleu étaient visibles, ce qui n’était pas le cas sous la canopée d’épines de pins.
Les yeux pétillants, elle inspira à plein poumons et se dressa sur la pointe des pieds en poussant un long sifflement. Flottant au-dessus de son épaule, l’elfe intangible singeait sa posture. Il l’exagéra même en plaçant ses petites mains en porte-voix.
Quelques secondes passèrent. Puis un cri aigu lui répondit. Se glissant habilement entre les branches hautes, un magnifique rapace fit son apparition et descendit jusqu’à Gailrya. Il poussa plusieurs autres cris aigus, puis freina sa chute en battant plus vigoureusement des ailes. La bourrasque fit claquer les cheveux de la visiteuse et emporta plus loin le farfadet surpris qui effectua un roulé-boulé dans les airs.
- Anok, déclara-t-elle en s’avançant vers l’oiseau qui la toisait d’une bonne tête.
Elle posa une main amicale sur le plumage de son torse sans chercher à le caresser. Cela aurait désordonné le complexe alignement de plumes. Avec tout autant d’affection, l’oiseau majestueux entoura l’elfe de ses ailes.
Avec malice elle leva le bras et glissa la main sous une touffe de plumes à la lisière de son col. Le faucon géant gloussa de plaisir alors qu’elle lui grattait le cuir. Habituellement, ils détestaient ce genre de caresses. Mais pas lui. Il les adorait même, ce qui avait toujours amusé Gailrya.
- Bothel et sa troupe sont revenus ! lui glissa-t-elle en riant.
Le bec ouvert, Anok inclina la tête de côté, dévisageant sa compagne de ses grands yeux noirs et jaunes.
- Ils vont danser demain soir pour Mabon. J’ai hâte de voir ce qu’ils nous ont préparés pour célébrer cela !
L’oiseau tourna sa grande tête vers le farfadet qui voletait prêt de son bec, levant vers lui un index tout en le couvrant de remontrances silencieuses. Rien dans les manifestations de l’oiseau n’indiquait qu’il avait compris l’esprit ou l’elfe. En revanche il était clair qu’il appréciait les caresses prodiguées.
- Il semble plus taciturne qu’à l’accoutumée, si cela est possible, remarqua l’elfe vêtue d’une longue robe composée de rubans verts et bruns. Et je ne pense pas que les prouesses de Bothel et ses danseurs amélioreront son humeur.
Elle ajouta cette remarque avec un regard entendu envers Helion, le souverain du domaine elfique. Souverain qui pourtant se gardait bien d’approcher la créature qui évoluait pesamment sous leurs yeux.
Ils se trouvaient à quelques kilomètres du cœur de la cité elfique, à la lisière d’une partie plus sombre de la forêt, l’un des plus anciens bosquets de tout Athel Loren. A part les deux elfes, aucune créature ne venait fouler l’épais matelas d’aiguilles et de feuilles mortes constitué au fil des siècles.
- J’espère juste qu’il ne va pas à nouveau aller rôder à la lisière de la forêt, commenta Helion avec une mine détachée. S’il venait à nouveau à réduire en charpie de simples voyageurs qui longent notre forêt cela finirait par inciter les humains à s’aventurer plus profondément…
Sa voisine ne répondit pas. Elle se contentait d’observer le gardien des lieux, se déplaçant lentement entre les énormes troncs, entouré par les ombres végétales qui ne le quittaient jamais. Elle pouvait percevoir la colère qui l’animait. Même aujourd’hui qui était un jour de fêtes et réjouissances, une rage latente couvait dans le cœur de la créature.
- Gusternum n’agira pas de la sorte, l’assura l’enchanteresse. Même s’il a soif de sève écarlate, il ne fera rien de tel. Il sait que Loren en souffrirait ensuite.
- Prions Isha que vous disiez vrai.
En silence, ils restèrent cotes à cotes à observer l’esprit incarné errer dans à travers le bosquet. A la différence de ses semblables, jamais il n’était entré dans l’état végétatif, proche de l’hibernation, dans lequel ils entraient parfois pour plusieurs années. Et visiblement ce n’était pas près de se produire…
- C’est étrange, nous sommes au milieu de la journée et cette pénombre ne se dissipe pas, commenta Manesh’k en s’exposant hors de l’ombre protectrice de la canopée.
D’abord dubitatif, les deux autres partagèrent son étonnement lorsqu’ils constatèrent que la lumière n’agressait pas le mort-vivant.
- Je… n’y comprends rien, avoua l’ornithologue en le rejoignant. Assurément ce n’est pas lié à Tristofan ou Castille. Et…
- Bhaa, peu importe, coupa cours le troisième individu. Nous n’avons plus à marcher dans ces foutues broussailles. C’est le plus important.
Manesh’k échangea un regard inquiet avec Gilnash, porteur de nombreuses questions. Mais celui-ci n’avait pas plus de réponses que lui.
Luther avançait d’un pas soutenu, à la fois réjoui de ce prodige et pressé de quitter la forêt. La forêt. Manesh’k en avait traversé plus qu’il ne saurait en compter au fil des siècles. Pourtant il avait le sentiment que quelque chose n’allait pas. Que plus ils avançaient, plus le bois pesait autour d’eux, que l’atmosphère stagnait sous les branches épaisses. Ajouté à cela la désagréable impression d’être épié, que chacun de leurs faits et gestes était observés depuis qu’ils avaient franchis la pierre dressée…
Un rouge-gorge sortit des frondaisons pour voleter près d’eux, et plus particulièrement Gilnash, ce qui ne surprit personne. Ils avaient beau n’avoir croisé ou entendu que très peu d’animaux, les volatiles restaient attirés par ce lien étrange qu’avait leur frère avec ces créatures. Avec un sourire sincère, Gilnash tendit doucement le bras vers lui. L’oiseau l’étudia un instant, puis se posa sur son index avec quelques sifflets enthousiastes. Alors que Luther levait les yeux au ciel, Manesh’k partagea en silence le plaisir de leur compagnon. Il était encore trop jeune. Trop jeune pour réaliser le privilège qu’avait Gilnash de pouvoir converser aussi librement avec des inconnus, aussi modestes soient-ils. Des inconnus qui ne fuyaient pas en découvrant sa véritable nature, qui ne l’agressaient pas, ne le jugeaient pas. Ils n’en avaient cure, étaient simplement heureux de partager un peu de leur temps. Secrètement il enviait ce don qu’avait le vampire…
- Encore un embranchement, soupira Luther, ce qui le tira de ses pensées.
Cherchant le soleil du regard, il ajouta avec ironie :
- Je n’aurais pas cru un jour avoir à nouveau à le chercher pour m’orienter…
Puis, ayant trouvé l’astre malgré le voile qui les en protégeait, il partit sur le chemin opposé, vers l’Ouest.
- Attends Luther, le stoppa Gilnash en fronçant les sourcils.
Celui-ci était visiblement en pleine discussion avec son ami à plumes.
- Désolé j’ai pas de graines à lui do…
- Prenons l’autre sentier, coupa-t-il leur cadet avec une mine préoccupée.
- Corrige-moi si je me trompe, mais le fort de Parravon c’est à l’Ouest et le plus court chemin c’est la ligne droite. Vous y avez bien déjà été non ?
- Il y a longtemps, en passant par l’Anguille, précisa Manesh’k qui ne discutait plus ce genre d’indications de Gilnash depuis bien des années.
Luther fini par pousser un nouveau soupir, mais s’engagea tout de même dans la direction indiquée. Durant plusieurs heures ils marchèrent dans la même direction. L’oiseau ne quitta pas Gilnash, celui-ci affichant une mine de plus en plus sombre comme ils s’enfonçaient dans l’épaisse forêt.
- Un instant, finit-il par les arrêter, observant le sous-bois avec intensité.
- Que…
- Suivez-moi, reprit-il brutalement en reprenant sa marche, droit dans les broussailles.
Perplexes, les deux vampires s’attardèrent un instant sur les alentours, incapables de déterminer ce qu’avait vu leur ami. Luther fini par hausser les épaules et lui emboîta le pas avant qu’ils ne soient distancés.
Manesh’k resta interdit en remarquant un détail que Luther n’avait pas noté. Alors qu’ils progressaient dans la même direction depuis l’embranchement, le soleil couchant était à nouveau face à eux.
La troupe de danseurs enchaînait gracieusement les acrobaties. Ils rebondissaient sur le promontoire et se projetaient mutuellement en l’air pour gagner en détente avant de se réceptionner avec adresse. Autour d’eux la presque totalité de la cité était rassemblée, savourant le festin de pommes, noix et autres fruits secs. Mabon, l’équinoxe d’automne, était une fête annuelle célébrée ici uniquement. Les autres cité, plus au sud, se préparaient à l’hiver à venir et entraient dans un état léthargique suite à la fin de la Chasse Sauvage. Mais ici, au nord de Loren, les résineux ne perdaient pas leurs aiguilles et la vie ne suivait pas le même rythme que le reste de la forêt.
Captant une fluctuation au sein des bois, l’enchanteresse se tourna lentement vers la lisière de la cité. Quelque chose n’allait pas. Elle s’excusa brièvement auprès de ses voisins vêtus de bruns et d’orange, puis s’éloigna du spectacle de quelques pas.
Chaque jour ou presque des humains ou des nains dépassaient les pierres gardiennes qui délimitaient le domaine d’Athel Loren. Plus rarement, des aberrations du nord, des peau-vertes ou des adeptes des forces de la ruine. Plus rarement encore des mort-vivants. Lorsque ces intrus étaient peu nombreux, l’ancienne forêt les ramenait sur leurs pas sans qu’ils s’en rendent compte. Si des esprits gardiens se trouvaient dans les parages jamais ils ne quittaient le couvert des arbres.
Le matin-même, elle avait perçu l’approche des créatures contre-nature. Des pantins animés par la nécromancie, pas plus de deux ou trois. Elle avait senti la forêt retracer ses sentier pour les faire quitter son sein aussi vite que possible, aucun gardien n’étant proche de leur position. Gusternuum, le colosse végétal, devait l’avoir également senti. Probablement était-ce la raison de sa colère matinale : ces créatures étaient hors de sa portée et auraient quitté les lieux avant qu’il ne puisse les atteindre. Mais force était de constater qu’elles étaient toujours présentes. Pire. Elles progressaient de plus en plus profondément vers le cœur de Loren.
- Warda ? Il y a un problème ?
L’enchanteresse fit face à la jeune elfe, la fille d’Helion. Celle-ci avait perçu son trouble. Le farfadet qui ne la quittait jamais imitait sa posture inquiète, posté sur son épaule.
- Je crois que oui.
- Cette fichue forêt n’en finira donc jamais ! s’exclama Luther qui écarta sans ménagement un arbuste de son chemin.
Tout comme le cadet, Manesh’k commençait à se lasser de cette pénombre constante. Il en aurait presque regretté cet étrange soleil qui les éclairait quelques heures plus tôt. Car cela faisait plusieurs heures qu’ils progressaient difficilement dans les fougères, ronces et autre végétaux, évoluant entre des arbres de plus en plus volumineux. Des résineux pour la plupart, si bien que d’épais matelas d’aiguilles leurs dissimulaient fréquemment des racines sur lesquelles ils venaient trébucher.
Brusquement ils débouchèrent dans une trouée, les arbres et fougères disparaissant soudain pour laisser place à une herbe sauvage. Luther faillit chuter de surprise tant il avait enjambé de racines noueuses au cours de la soirée. Ébahis, tous les trois clignèrent un instant des yeux. Même Gilnash n’y comprenait rien. La seconde précédente le sous-bois et sa voûte de branches impénétrables s’étendait à perte de vue et à présent ils marchaient sous le ciel étoilé.
- Je… n’y comprends rien, déclara simplement l’ornithologue en cherchant ses mots. Il y a quelques pas nous étions… et maintenant nous sommes…
- Ce n’est pas naturel, commenta Manesh’k qui balaya la clairière du regard.
Celle-ci était vaste, plusieurs chaumières auraient pu y tenir aisément. Sur tout son contour la forêt laissait soudainement place aux herbes folles. Les brins leurs arrivaient mi-cuisses.
Au centre de l’espace déboisé trônaient plusieurs immenses pierres dressées, plus imposantes encore que celle qu’ils avaient dépassée en entrant dans le bois. Les menhirs, polis par les siècles, étaient plantés en un arc de cercle qui leur était opposé. Les trois mort-vivants s’approchèrent prudemment, étudiant autant l’antique monument que les ombres des conifères les entourant. De l’autre côté des pierres se trouvaient deux autres rochers sur lesquels un vaste plateau de roc était posé.
- Un… dolmen ? Ici ? commenta Luther.
Et de près de quatre mètres de haut, songea Manesh’k en croisant les bras. Tout ceci le laissait perplexe. A présent il était clairement évident qu’une magie était à l’œuvre ici. Une magie ancienne. Peut-être plus encore que Gilnash et lui ne l’étaient.
Il ferma les yeux et concentra toute son attention en lui-même, fit totalement abstraction de son environnement. Il chercha quelques secondes dans les souvenirs dérobés à Castille et ses courtes expériences la sensation désirée. Avec un sourire satisfait il parvint à la retrouver. Le vampire s’ouvrit aux vents en même temps qu’il rouvrait les yeux. Le courant qui le frappa soudain fut si violent qu’il le fit chuter en arrière.
- Manesh’k !
Bouche-bé, il repoussa sans vraiment y faire attention la main que lui tendait son frère, un masque d’inquiétude peint sur le visage. Depuis qu’ils avaient arrachés ses pouvoirs à Castille, lui et Luther étaient capables de ressentir, voire discerner, les vents de magie. Pas aussi intensément que dans les heures qui avaient suivi la mort de la nécromancienne, et il n’avait pas la maîtrise dont son cadet faisait preuve. Il luttait pour conserver ce don, être capable de manipuler les vents, ses sensations s’amenuisant comme le pouvoir de Castille se dissipait en lui. Et là… En s’ouvrant à ces vents, il venait de prendre conscience qu’il baignait littéralement dedans. Sous son regards écarlate, les vents invisibles tourbillonnaient furieusement, le griffaient presque de leurs serres éthérées. Ils tourbillonnaient dans toute la clairière, rasant sa lisière, avant de s’enrouler autour des piliers et fuser droit dans les airs. En levant les yeux il les vit retomber ici et là au loin, se dispersant au-delà de son champ de vision.
- Qu’est-ce qu’il a ? s’inquiéta Luther de l’état apathique de son aîné.
- Il admire, répondit simplement Gilnash avec un sourire amusé.
- Admirer quoi ? l’interrogea-t-il avec un regard suspicieux.
- La majesté des vents. Prends la peine de t’y ouvrir et tu constateras cela par toi-même.
- C’est pas… dangereux ?
- Vu ses compétences, pas vraiment. Avec un pouvoir plus imposant il pourrait risquer de s’y noyer. Mais vu ses… talents en la matière il peut s’estimer heureux de pouvoir les apprécier.
- …Ah, répondit juste Luther.
Laissant là un Manesh’k quelque peu égaré dans sa contemplation, Luther et Gilnash s’approchèrent du cairn d’un pas tranquille. Tous deux en firent le tour, étudiant le granit dressé depuis des lustres.
- Crois-tu qu’ils aient été dressés par des hommes ? interrogea Luther.
- Honnêtement ? J’en doute, répondit franchement l’ornithologue. Ils m’ont l’air bien plus ancien. Quant à la magie qui coule à travers eux, elle est… comment dire…
- Sauvage ?
- Effectivement, approuva-t-il en s’approchant.
Il tendit le bras et effleura la roche du bout des doigts. Il ne fut pas surpris par le léger picotement qui remonta le long de son poignet. De la magie brute s’écoulait ici et dans toute cette étrange forêt.
Un remous attira l’attention de Manesh’k vers ses compagnons comme son frère entrait en contact avec le pilier du dolmen. Au-dessus du plateau plusieurs chatoiements d’énergie se matérialisèrent en agglomérant des particules du flux principal. De plus en plus étonné par ce lieu, il s’approcha de ses compagnons, les yeux rivés sur les amalgames iridescents au sein des vents de magie.
- Les gars…
Tous deux se tournèrent vers lui, puis découvrirent avec étonnement la manifestation en suivant son regard. L’air ondulait comme une surface d’eau troublée par un projectile. Le tissu de la réalité se distordait et laissait progressivement place à trois petites formes, mi-matérielles mi-éthérées.
- Qu’est-ce que c’est que ça, murmura Luther comme les apparitions descendaient à eux.
Elles s’immobilisèrent entre les trois morts-vivants, nimbées de halos de lumières chatoyantes jaunes et vertes. L’une d’elle flotta tranquillement vers Luther qui eut un mouvement de recul, mais ne leva pas la main lorsque l’entité commença simplement à onduler autours de lui sans l’agresser. De même, les deux autres s’approchèrent d’un Manesh’k dont la vision des courants se superposait à celle de la réalité. La première tournoya doucement autour de ses hanches, la seconde le long de son bras. Il leva celui-ci jusqu’à ce que l’esprit follet s’immobilise au creux de sa main.
Grace à sa double vision il pouvait parfaitement scruter la véritable apparence de la créature qui l’observait avec tout autant de curiosité. Hormis le tourbillon de lumière et de douces étincelles qui l’entourait, cette chose avait l’aspect d’une femme d’une quinzaine de centimètres dans le plus simple appareil. Non, pas une femme, réalisa-t-il comme elle se penchait en avant pour étudier son visage, ses cheveux translucides tombant sur sa poitrine. Une elfe.
Il baissa les yeux sur le second esprit qui remontait tranquillement le long de son épaule. Celui-ci avait une toute autre apparence. Des bras simiesques étaient rattachés à un corps qu’il aurait qualifié de batracien dans les proportions de son torse et ses membres inférieurs. Sauf que ses épaules et son dos étaient recouverts de piquants comme ceux d’un hérisson. Sa face était celle d’un renard dont il aurait écrasé le museau… Pour autant, même en comparaison avec le premier, il ne répugnait pas le vampire.
- Gilnash, appela-t-il sans cesser d’observer ses deux curieux. Que sont-ils ?
- Je n’en ai pas la moindre idée, avoua le concerné qui observait le compagnon de Luther, une sorte d’écureuil dépourvu de fourrure hormis sur la queue et doté d’ailes de libellule qui flottait au-dessus du front du cadet.
- Ils sont magnifiques, souffla le fils de Walach.
Manesh’k leva le second bras, un esprit dans chaque paume à présent. Quel était cet endroit qui recelait de si étranges créatures ?
Tous les trois pivotèrent brusquement lorsque le trait fusa, frôlant Manesh’k qui s’écarta de justesse. Aussitôt l’attitude des créatures changea comme ils bondissaient en retrait. Les cheveux de l’elfe se dressèrent sur son crâne et ses doigts se muèrent en griffes démesurées pour sa petite taille. Les piquants du second se redressèrent sur son dos, le transformant en véritable boule de pointes.
Quant à l’écureuil, sa mâchoire devint aussitôt d’une ressemblance frappante avec celle des sanguinaires alors que ses ailes se recouvraient de cuir, ressemblant à présent à celles de chauve-souris. Mais ce n’était pas les trois esprits vers lesquels étaient tournés les morts-vivants : une bonne dizaine d’autres flèches jaillirent des sous-bois sans aucune sommation. Doués de réflexes dépassant de loin ceux des mortels, ils roulèrent à l’abri des menhirs de granit sans être touchés.
- Je ne les sens pas ! s’écria Luther, le front ouvert par un trait mieux ajusté que les autres.
- Ne te fies pas à ton odorat ! lui intima Manesh’k en fermant les yeux.
Repoussant vigoureusement l’état d’hébétude qui lui avait permis de communier avec le lieu, il s’imposa au calme. Ils ne les sentaient pas. Mais il était un détail qui ne trompait jamais les vampires. Un peu moins d’une dizaine de battements de cœurs était embusquée dans les fourrés. Il les entendait battre à ses oreilles, le doute d’avoir raté des proies si faciles venant bousculer leur assurance avec une légère accélération. Il rouvrit les yeux en souriant, la main sur le pommeau de son épée.
- Ne tuez aucun d’entre eux ! leur ordonna tout à coup Gilnash, un soupçon d’inquiétude dans la voix.
- Pardon ?
- Fais juste ce que je te dis ! insista-t-il auprès du cadet, agenouillé à ses côté sous le couvert du même menhir.
- On va encore en payer le prix avec ces conneries, grinça-t-il en jaillissant sans prévenir.
D’un bond, Manesh’k fut sur ses talons, Gilnash s’élançant en parallèle à quelques mètres d’eux.
Il encocha une nouvelle flèche d’un geste fluide et la décocha en prenant à peine le temps d’aligner sa cible. Ces créatures se mouvaient beaucoup trop vite pour n’être que de simples humains ! Il crispa la mâchoire en constatant que son trait avait encore raté l’envahisseur. Mais du coin de l’œil il remarqua qu’un de ses voisins avait eu plus de chance. Le choc de l’impact rejeta en arrière l’inconnu en armure qui s’étala dans les hautes herbes et disparut de son champ de vision, stoppé net en pleine charge.
Plus que deux, songea-t-il en décochant un nouveau trait que l’autre évita à nouveau de justesse ! Alors qu’il tirait une cinquième empenne de son carquois, son sang ne fit qu’un tour en apercevant le reflet métallique. Il plongea de côté et esquiva la dague qui se ficha dans le tronc de l’arbre dans son dos. Il se redressa en levant son arc, mais c’était désormais trop tard : un gantelet métallique le cueillit à la pommette et le projeta de côté.
- Des Elfes ! s’écria Luther après un bref regard à sa victime allongée dans les fougères.
Il plongea en avant sous une nouvelle flèche qui siffla dans ses cheveux et se retrouva sous ce nouvel ennemi. Il avait déjà lâché son arc et avait la main sur l’épée courte accrochée à sa hanche. Le mort-vivant fut toutefois plus vif. Il se redressa en tirant son épée du fourreau et asséna un coup de pommeau à la mâchoire de l’Elfe qui lâcha un craquement sinistre avant qu’il ne s’effondre.
Le vampire balaya le sous-bois du regard. Gilnash repoussait un autre opposant avec plusieurs giclées écarlates et laissait déjà dans son sillage trois autres corps.
Pour quelqu’un qui ne souhaitait pas tuer ses ennemis il avait la main bien lourde… Un battement de cœur, beaucoup trop proche, le fit brusquement pivoter. Luther happa au vol le poignet de ce nouvel agresseur de sa main libre, l’empêchant de porter son coup d’épée. Il tenait une dague dans son autre main qu’il levait à son tour pour poignarder le flanc exposé du vampire à la garde croisée. Mais il en fallait davantage pour déstabiliser le mort-vivant qui frappa violemment les côtes de son adversaire, protégées par un léger pourpoint qui n’absorba pas vraiment le choc. L’Elfe hoqueta sous le choc et son coup perdit toute puissance, crissant sur l’épaulière d’acier de Luther sans plus de dommages. Il relâcha son poignet et le gifla avec force de son gantelet ce qui l’en débarrassa définitivement.
Luther pivota à nouveau mais fut cette fois prit de vitesse. La lame elfique l’écorcha de l’oreille à l’épaule avant de glisser sur son colletin avec quelques étincelles. Il poussa un juron puis glapit de surprise lorsque la seconde épée le frappa au bassin en arrachant une sangle d’armure. Il roula au sol et ne perdit pas un instant pour prendre ses distances. Ce nouvel ennemi le jaugea du regard, ses lames jumelles pointées vers le mort-vivant. Le vampire poussa un grognement méprisant tout en tâtant sa gorge. Il survivrait mais cette escarmouche lui laisserait une sacrée cicatrice. Avec un cri de guerre l’elfe chargea et au dernier moment tourbillonna sur lui-même, s’entourant d’un périmètre acéré et infranchissable. Avec des mouvements flous il se retrouva face à Luther et referma ses deux lames sur son cou, tel un ciseau géant. Mais son ballet fut stoppé net par l’épée du mort-vivant qui, pointe vers le bas, happa les deux armes dans sa garde et emporta les trois lames vers le sol. La stupeur était visible sur la face de l’elfe lorsque sa joue vint à son tour s’écraser contre le poing du vampire.
Il s’appuya contre un tronc en se relevant. Le sol ondulait autour de lui et la brulure de sa pommette ouverte lui faisait plisser l’œil.
- Ça s’appelle un Quillon sale bouffeur de salade ! entendit-il une voix crier.
A tâtons il retrouva son arc, puis lentement encocha une nouvelle flèche. Il inspira profondément et attendit une seconde que l’univers ne cesse de bouger, puis pivota précautionneusement. L’intrus était au-dessus d’un de ses camarades inconscients et continuait de l’insulter en faisant preuve d’une imagination douteuse. Il leva calmement son arc et le mit en joue. Un choc soudain à l’extrémité du manche dévia le trait qui siffla à un pouce du mort-vivant qui fit un bond de côté, surprit. L’elfe découvrit le premier ennemi à être tombé durant la charge, une flèche fichée dans l’épaulière. Celui-ci brisa la partie de l’arc qu’il avait en main d’une torsion du poignet avant d’envoyer l’elfe tenace rejoindre ses compagnons.
- Je l’avais vu, déclara Luther en relevant le menton avec assurance.
- Je n’en doute pas un instant, répondit juste Manesh’k en arrachant la flèche.
Il grimaça mais n’ajouta aucun juron. L’archer avait réussi à trouver une faille entre la cuirasse et l’épaulière. De plus la pointe était barbelée d’après la vive douleur qu’il ressentait à présent…
Gilnash se présenta à son tour. Plusieurs traits sanglants tâchaient sa tenue de soldat patrouilleur. Alors que le cadet ouvrait la bouche l’ornithologue devança sa remarque :
- Aucun commentaire. Il n’est pas mort. Et je n’avais pas le choix.
Luther se reprit puis leva les deux mains en signe de capitulation avant d’aller ramasser son arme.
- Des elfes ? Ici ? souleva tout de même Manesh’k après un instant.
- Peuh, ici ou ailleurs…
Se faisant, Luther qualifia l’épéiste d’un coup de botte bien sentit comme Gilnash étudiait le champ de bataille.
- Neuf, compta-t-il. Trop peu pour être un détachement et trop pour être de simples voyageurs.
- Une patrouille ? posa Manesh’k comme hypothèse.
Ce à quoi Gilnash hocha de la tête. Alors qu’ils se remettaient de leurs émotions, les trois farfadets refirent leur apparition, flottant entre les corps étendus. Celui de l’elfe et de l’écureuil ailé s’attardèrent près d’eux, jetant des regards noirs aux morts-vivants. Toutefois ils ne les agressèrent pas, se contentant d’aller de corps en corps.
- Tu as eu vent de tout ceci ? interrogea Manesh’k en faisant référence aux conversations de son ami avec les divers oiseaux rencontrés dans la journée.
- C’était confus dans leurs esprits, mais plusieurs d’entre eux ont déjà aperçu des elfes dans ces bois.
- T’aurais pu nous en parler plus tôt, reprocha Luther vers qui flottait la troisième créature éthérée.
Celle-ci désignait le vampire de ses bras trop grands pour son corps, les piquants de son dos ondulant à chaque mouvement. Elle croassait en silence, semblant injurier le combattant.
- C’est quoi ton problème à toi ? poussa-t-il avec mépris en gratifiant le farfadet d’une grimace de son cru.
La créature eu un mouvement de recul et cligna plusieurs fois des yeux, béate. Avant de revenir vers lui et reprendre son manège.
- Bon écoute je…
Tous les trois pivotèrent d’un bloc lorsque la branche morte craqua, dégainant déjà leurs lames. Mais il ne s’agissait là que d’un cerf, à une quinzaine de mètres. Il les observait, immobile. Ses ramures culminaient largement au-dessus des deux mètres de hauteur. Tous les quatre se considérèrent quelques secondes en silence, jusqu’à ce que Gilnash ne prenne la parole.
- Nous sommes encore loin de Parravon. Ne restons pas ici. Plus vite nous laisserons ces bois derrière nous mieux nous nous porterons.
Ses deux compagnons acquiescèrent. Ils quittèrent les lieux sans tarder, laissant là leurs agresseurs inconscients et l’animal majestueux qui étonnamment ne semblait pas effrayé. Toutefois, à la surprise générale, la créature aux piquants s’entêta à importuner Luther et les suivit hors de la clairière aux monolithes.