Feu & Sang – Chapitre 10
Dave ! Leon !
John se redressa brutalement en rejetant ses draps. Haletant, il poussa un cri de douleur lorsque ses côtes brisées le ramenèrent à la réalité. Il n’était plus dans les souterrains de Grissenwald mais dans sa chambre. A l’auberge. L’un des soldats avait dû le ramener.
Lorsque la douleur se dissipa enfin, il lorgna ses vêtements et son manteau. Ils gisaient sur une chaise, soigneusement pliés. Ses brassards et le mécanisme de prise en main des revolvers se trouvaient sur le bureau, à côté d’une assiette de pain, de fromage et de la chandelle qui éclairait la pièce.
Le répurgateur grogna en se levant, lentement. La moindre respiration était un supplice, mais il en avait vu d’autres. Et il devait savoir. Son estomac qui hurlait famine attendrait.
Le silence tomba dans la salle principale lorsqu’il descendit la dernière marche avec précaution. Tous les clients avaient les yeux rivés sur cet homme qui dissimulait son regard sous un chapeau et se déplaçait tel un vieillard. Mais il n’en avait cure. Il posa péniblement les coudes sur le comptoir et aussitôt le barman lui fit face.
- Vous dési…
- Où sont les autres, coupa- t- il d’une voix rauque.
- Les…
- Le prêtre, le sorcier roux et les soldats de Nuln !
Si son ton était faible la lueur qui brulait dans ses prunelles fit littéralement fondre le pauvre tenancier.
- Je… vous êtes le seul à être revenu, monsieur.
- … Il y a combien de jours ?
- Y’a trois jours, répondit une voix bourrue dans son dos.
Avec un regard noir, John se tourna vers le nain qui venait d’interrompre les deux hommes. Aussitôt l’aubergiste fila s’occuper d’un autre client, sans demander son reste.
- V’nez à ma table, déclara le barbu sans se dérober.
Après un instant, le répurgateur lui emboîta le pas. Il esquissa une grimace furtive en s’asseyant, puis baissa les yeux sur l’assiette de légumes fumants que lui tendait le nain.
- Mangez, vous préférez écouter j’pense. J’suis de s’t’espèce de campement d’nains au bord d’la ville, continua- t- il alors que John cédait finalement à l’appel de son estomac. Quand on a entendu le galion exploser, moi et mes fr…
- Un gallion a explosé !? S’étrangla John en attirant à nouveau l’attention générale.
- Pour sûr. L’en reste que des poutres noircies.
Le répurgateur grimaça mais se contenta ensuite d’écouter. Il apprit que de la troupe venue de Nuln à ses côtés, il n’y avait pas un seul survivant. Sauf lui. Encore et toujours…
- Mon frangin et moi on a exploré les… souterrains, quand on a su qu’des gamins étaient manquants.
Dubitatif, John le laissa continuer. S’ils étaient tous deux ressortis de là vivant, c’est qu’il n’y avait plus grand chose à craindre sous terre. Quant à Dave et Léon, leur absence à cette table parlait pour eux
- J’lui ai dit d’se taire jusqu’à ce qu’j’vous parle. On a r’trouvé votre rouquin. Et il était pas beau à voir. Mais j’crois qu’il a quand même eu c’te saloperie que vous êtes venus chercher.
D’un simple regard John l’encouragea à poursuivre, mâchant lentement la nourriture. Il sentait que ce qui allait suivre ne lui plairait pas.
- Il était dans un genre d’maison souterraine, avec laboratoire, bibliothèque et pas mal de chose auxquelles j’préfère plus penser. Mais c’tait pas l’seul cadavre. Un autre corps calciné était aussi dans la pièce.
Le nain se pencha en avant et, après avoir vérifié qu’on ne les écoutait pas, poursuivit d’un ton conspirateur.
- Pour être franc avec vous, j’crois qu’y étaient pas seuls là- dessous. L’cramé avait la tête coupée alors que la gorge de votre ami, Morr le garde, était complètement arrachée. Comment qu’y auraient pu se faire ça tous les deux ? Non… y devaient pas être seuls.
Le répurgateur pris le temps d’avaler sa bouchée. Il reposa ses couverts et plissa les yeux. A qui appartenait ce second corps?
- Ce corps, déclara John après avoir dévisagé le nain en silence. Etait- il vêtu d’une armure, de garde, de soldat de Nuln ou … autre ?
- Non rien qu’des fringues qui ont cramés avec c’t’horreur.
Baissant encore la voix il continua.
- J’vous ai dit, on n’a pas répété s’qu’on a vu. Mais pour sûr, votre vampire est mort pour de bon. J’me suis même ramené des souvenirs…
Piochant dans sa besace il vérifia une fois encore qu’on ne faisait plus attention à eux. Le nain déposa discrètement deux longues canines sur le bords de l’assiette. D’une main tremblante, John porta l’une des dents à hauteur d’yeux.
- Mon gars, poursuivit le barbu. Pourquoi z’etes pas venus chercher des gars d’mon peuple pour aller dans s’t’enfer ? On aurait été une dizaine a v’nir vous ouvrir la route !
John leva sur lui un regard nouveau. Le nain réprima un frisson. Ce n’était pas le regard qu’il s’attendait à voir chez le répurgateur blessé : c’était un regard dans lequel couvait une braise ardente qu’il venait de ranimer.
- Vous m’avez parlé avec honnêteté. Aussi je vais faire de même, mais j’aurais besoin de votre discrétion, à tous les deux.
Devant le silence du nain, il poursuivit :
- Il y avait probablement d’autres forces en présence lors de la mort de Tristofan et de cette créature. Allez chercher votre frère. Nous avons un travail à finir.
- Tu fais chier ! Ils ont tués Claster bordel ! Ton propre fils !
Pestant, le mort- vivant fit volte- face et frappa à plusieurs reprises le corps déjà méconnaissable qui gisait là.
- Et je l’ai vengé, répondit calmement Manesh’k. Le sorcier de feu a payé de sa vie. Même si tu n’as pu avoir ni le curé ni le chasseur, rappelle- toi que l’un est mort et que l’autre a perdu les deux gosses qui l’accompagnaient.
- Claster valait plus qu’eux, cracha Luther. Bien plus.
Sans prendre part au débat, Gilnash restait silencieux, accroupis à l’écart du charnier où évoluait Luther.
- Cette gamine… vous dites qu’en buvant ses souvenirs vous vous êtes accaparés ses pouvoirs ? demanda- t- il après de longues minutes, poussant de côté la dispute entre les deux vampires.
- Plus ou moins, tempéra Manesh’k en jetant un regard noir à leur cadet. Disons que c’était là, que nous ne le voyions pas. Lorsque nous avons gouté, nous avons aussi lus chacune des leçons de Scleras, comme il se faisait appeler.
Hochant la tête, Gilnash regarda la tête de l’humain rouler jusqu’à lui alors que Luther continuait à s’acharner sur son torse.
- C’est la même chose qu’avec Varison si je comprends bien.
- Sauf que je n’ai pas l’intention de perdre mes pouvoirs ! s’écria Luther, le visage bariolé de sang. J’ai bien l’intention de pratiquer cet art et de ne pas le laisser filer en même temps que l’essence de cette salope !
Joignant le geste à la parole, il devint totalement immobile, louchant presque alors qu’il scrutait intensément le cadavre ouvert. Un léger picotement parcouru la peau de Manesh’k alors qu’il le regardait faire. Le mort eu un premier soubresaut. Puis du sang gicla de la cage thoracique.
Il voyait ce qu’il se passait. Le vent s’enroulait autour de Luther comme il l’avait fait pour le nécrarque. Et les volutes suivaient son bras dressé pour s’immiscer dans la carcasse. La jambe trembla. Les épaules se crispèrent. Dans un craquement laborieux, le soldat décapité et éviscéré se redressa.
- Un vrai marionnettiste, commenta Gilnash sans paraître impressionné.
- Si tu voyais ce que cette fripouille a enseigné à la gamine, pouffa Luther en relâchant son emprise.
Le corps retomba en arrière avec un bruit flasque.
- Je ne préfère pas, déclara- t- il se détournant vers Manesh’k.
Devant le regard insistant de Gilnash, le vampire eu un sourire d’enfant qui ne peut plus se retenir de cacher son secret. Il leva la main et claqua des doigts. Dans une étincelle crépitante, une flammèche trembla au sommet de son index.
- Mon ami Tristofan a payé la dette de sang qu’il me devait, déclara- t- il avec un sourire.
Alors que Luther l’observait avec un regard emplit d’envie, il referma le poing et dissipa la flamme.
- En parlant de feu, reprit Manesh’k, vous n’avez toujours aucune idée concernant ce qui a fait apparaitre ces… barils, dans le bateau ?
- Si le sorcier et la gamine ne sont pas liés à ça, et tu le sais de source sûre, seul Scleras aurait pu t’éclairer.
Luther éclata d’un rire moqueur, mais Gilnash lui garda son attitude sérieuse.
- Peut- être n’est- il pas lui- même à l’origine de ça, concéda Manesh’k. Enfin. Je crois que la pluie a cessé et il nous reste quelques heures avant l’aube.
- Il était temps. C’est vrai que nos invités tombaient à pic vu l’état dans lequel était la bête, déclara- t- il en s’attirant un regard noir de Gilnash qui enfilait la tenue d’un des soldats. Mais ils ne sont pas très causants.
Manesh’k leva les yeux au ciel, mais ne nia pas. Gilnash était en piteux état lorsque ce groupe de soldats, venus également pour s’abriter de la pluie, était entré dans la grotte où ils avaient trouvés refuge. Et en prime il avait à nouveau des vêtements, son pourpoint de cuir ayant volé en lambeaux lors de sa transformation.
Goutant l’air humide sans pour autant ressentir le besoin de respirer, Manesh’k suivit ses deux compagnons à l’extérieur. Mais un détail continuait à le troubler. Nulle part en plusieurs siècles d’errances il n’avait été confronté à un phénomène de ce genre. Pourtant il avait vu des choses bien surprenantes aux côtés de l’ancien commandant des troupes Lahmiannes. Le mystère de cette lumière qui avait bien faillit l’emporter restait entier.
- Le répurgateur est sur nos traces, déclara Gilnash alors que la chouette quittait son poignet pour reprendre sa chasse nocturne. Il a trouvé la grotte près de Dunkelberg.
Cela faisait quatre jours à présent qu’ils avaient laissés Grissenwald derrière eux. Par réflexe, Luther jeta un œil par-dessus son épaule avant de pousser un grognement.
- Il a deux nains avec lui, ils n’y étaient pas auparavant, ajouta le vampire en cherchant l’oiseau dans l’obscurité.
- Et qu’est-ce que changent deux nabots ? lâcha Luther avec une pointe de mépris.
- Pas grand-chose, lui accorda l’ornithologue. Il sait maintenant que nous remontons la Grissen, mais ils ne sont que trois…
- Ils ne représentent donc pas une menace, conclut Manesh’k en observant tranquillement les étoiles au- dessus d’eux. D’autant plus qu’ils nous chercheront à Dunkelberg… cessons de nous préoccuper d’eux…
- Menace ou pas, on s’en fou. Allons lui faire la peau, que ces humains sachent que nos affaires ne sont pas les leurs!
- Non Luther.
Se détournant du ciel dégagé, Manesh’k lui jeta un regard empreint d’autorité, mais le cadet ne cilla pas.
- Nous sommes venus ici parce que nous ignorions où aller, que faire de nos… vies, lui rappela Manesh’k d’un ton grave. Nous aurions très bien pu nous rendre à Kislev ou retourner au sud. Mais ces humains ont eu vent de notre présence et nous ont même vus à l’œuvre. Il est temps pour nous de nous faire oublier, de disparaître quelques temps.
Il laissa quelques instants le silence apaisant de la nuit retomber, puis repris :
- Nous ne répandons pas la mort comme les humains moissonnent le blé. Notre venue à Grissenwald et cette… échauffourée avec eux n’est que le fruit du hasard.
- Peuh… Ils sont dignes d’être tués! Ils le méritent ! Mille fois plus que les pantins de l’autre nuit ! Père aurait été d’accord avec moi !
- Je ne crois pas non, intervint Gilnash en revenant dans leur conversation. Walach aurait approuvé notre choix.
- Et que sais-tu de la volonté de mon père ! s’écria soudain Luther en rattrapant l’ornithologue.
Empoignant Gilnash par l’épaule, il le força à se retourner et plongea son regard luisant de colère dans les prunelles écarlates de l’autre vampire.
- Tu n’as pas sa mémoire au fond de ton foutu crâne de piaf, tu ne sais rien de ce qu’il souhaite !
- Luther…
Mais Gilnash fit signe à son ami de ne pas intervenir. Cherchant ses mots, il répondit calmement :
- Il y a peut- être une raison si ton père t’a demandé de nous accompagner. Même si tu ne la vois pas.
Le cadet lâcha un soupir exaspéré en levant les yeux au ciel sans pour autant le relâcher. Gilnash poursuivit, implacable:
- Walach souhaitait bâtir quelque chose, diffuser sa propre vision des enseignements d’Abhorash. Cela tu le sais mieux que moi. Tu sais également que c’est la raison pour laquelle tu n’es pas à ses côtés.
- Prends garde, mon Oncle, le menaça Luther en plongeant à nouveau son regard dans celui de Gilnash.
Il avait soigneusement appuyé le lien de parenté reliant les deux morts- vivants.
- Tu étais trop fougueux, trop présent pour qu’il puisse se dévouer à cette tâche, ignora son vis à vis. Ta présence n’était pas un fardeau pour lui, comme tu sembles le croire.
Luther lâcha le col du vampire, mais celui- ci le retint par l’épaule, l’empêchant de fuir. Depuis trop longtemps ses colères agaçaient l’ornithologue. A présent qu’il avait ouvert cet abcès dont souffrait son neveu il comptait bien le vider complètement.
- S’il souhaitait que tu partes c’est parce qu’il savait que l’amour qu’il te porte l’aurait empêché de se dévouer corps et âme à la mission qu’il s’était imposé. Et tu le sais Luther, ne fais pas semblant de l’ignorer, le bouscula Gilnash alors que toute colère désertait les traits du cadet. Pourquoi d’ailleurs t’aurait- il fait don de la non- vie, à toi plus qu’un autre, s’il ne tenait pas à toi ?
- Tais- toi, lui intima Luther.
- Tu as encore beaucoup à apprendre, déclara Manesh’k avec sympathie en se portant à leur hauteur. Nous savons que tu es dans une situation inconfortable. Et, en ce qui concerne Claster qui était comme un frère pour toi, ne crois pas que je sois insensible à sa disparition. Je souffre également son départ. Mais j’estime que nous avons tous deux suffisamment honoré sa mémoire, même si l’un de ses meurtriers est toujours en vie. Le sorcier et l’apprenti étaient des proches pour cet homme qui a perdu bien plus encore de compagnons. Il souffrira bien assez comme cela dans les jours à venir. Laissons le sortir de notre vie.
Silencieusement, Luther acquiesça.
Manesh’k et Gilnash. Il appréciait ces deux aînés qu’il suivait sur les routes du vieux monde depuis plusieurs années déjà. Ils avaient toujours été honnêtes avec lui, bien plus que les vivants auxquels l’avait arraché son père dans la non- vie. Et il savait que c’était pour ce genre de raisons que Walach Harkon, premier fils d’Abhorash, lui avait conseillé de les accompagner. Pas seulement parce qu’il était proche du fils de Manesh’k. Mais parce qu’ils partageaient les mêmes liens. Ils étaient une famille.
Sirotant le fond de son outre, le soldat jeta un dernier regard fatigué aux ténèbres silencieuses. Ces patrouilles minaient son moral, mais il eut tout de même un sourire en songeant repos qu’il gouterait bientôt. Son quart était bientôt achevé et peut être aux pays des songes aurait- il la chance de retrouver son épouse et sa petite fille. Toute deux devaient paisiblement dormir, loin d’ici, chez lui à Dunkelberg. Et cette pensée lui redonna un peu de baume au cœur.
D’un pas plus léger il se glissa entre les couchages des autres gardes, cherchant celui qui prendrait la relève pendant qu’il se reposerait à son tour. Il s’agenouilla lorsqu’il le trouva et le secoua doucement pour le réveiller. L’autre grommela un moment mais finit par ouvrir les yeux.
- Ton tour mon vieux, déclara- t- il avec un sourire amusé.
Ronchonnant, son camarade grogna dans sa barbe mais finit par quitter sa couche.
- Quelqu’chose à signaler? l’interrogea- t- il par réflexe alors que le premier écartait quelques pierres d’une place au sol pour s’allonger à son tour.
De la tête il lui fit signe que non, puis positionna son sac de façon à en faire un oreiller.
Un glapissement strident les fit tout deux sursauter. En panique, un félin sauvage traversa leur clairière comme une balle, disparaissant dans la nuit aussi vite qu’il était apparu, sans cesser de pousser des cris aigus. Les deux soldats, tout à coup parfaitement réveillés, échangèrent un regard et bondirent sur leurs jambes.
- C’était quoi ça ? balbutia un troisième réveillé par le chahut.
Aucune des deux sentinelles n’était en mesure de le dire. Tous deux balayaient le sous- bois du regard, cherchant ce qui avait bien pu effrayer l’animal de la sorte.
- Réveillez- vous, déclara timidement le premier homme à ses compagnons, se glissant jusqu’aux braises de leur feu de camp. Il referma les doigts sur la hampe de son arme.
- Réveillez- vous…
Et il le vit. Immobile à la lisière de leur clairière, devant la marée de fougères. Il semblait frêle de carrure mais l’illusion était trompeuse. Une longue protubérance osseuse à l’arrière son crâne surmontait sa paire de cornes spiralées. Entre celles- ci dansait une langue démesurée qu’on aurait juré être un serpent en colère. Et son regard. Il brillait comme deux puits de métal en fusion qui transperça la peau des humains.
- C’est quoi ce truc ! s’écria l’un de ses compagnons qui batailla un instant avec son fourreau pour dégainer son épée.
Inclinant la tête de côté, la créature embrassa le camp qui prenait vie sous ses yeux. Elle darda sa longue langue encore quelques instants et huma le fumet qui s’agitait devant elle. Puis elle se replia légèrement sur elle- même, ses muscles recouverts d’écailles rouges et noires luisant faiblement sous le reflet des torches s’allumant.
Tous sursautèrent lorsque la créature se jeta brusquement en avant. Elle feula comme un tigre en bondissant à la gorge du premier homme à portée et tous deux roulèrent au sol dans un mélange confus de cape et d’écailles. Un voisin, pas complétement réveillé, fut aveuglé par une éclaboussure et la terreur déforma son visage alors qu’il portait les mains à ses joues maculées de fluides écarlates.
- Par Sigmar ! s’écria la sentinelle qui s’élança à l’aide du malheureux, hallebarde en avant.
Il embrocha violement la créature qui fut projetée de côté avec un grognement de rage. Roulant sur le ventre comme un insecte, elle releva la tête et feula dans sa direction, menaçant à nouveau de sa longue langue cet humain téméraire. Sa face squelettique et ses bras dégoulinaient des fluides qu’elle venait de répandre. Le coup qui aurait pourtant mis à terre un sanglier ne semblait qu’à peine l’avoir affecté.
Avec une certaine forme de majesté, le monstre se releva lentement et se dressa de toute sa stature, toisant les gardes de son regard incandescent.
- Ensembles les gars ! On va pourrir cet…
Interrompant l’humain, le démon leva brusquement les bras. Dans un bruissement feutré il fit apparaître de nulle part ses deux lames orangées. Ce fut suffisant pour que le peu de courage qu’avaient encoreces hommes ne s’effrite. La créature poussa un dernier grondement sauvage avant de se jeter à la curée.
- Il y a quelque chose de pas net avec ce rocher, déclara Luther en posant la main sur l’imposant morceau de granit. C’est comme si… du pouvoir, s’écoulait dedans.
Leur altercation remontait à plusieurs jours auparavant désormais. Tous les trois avaient quitté l’empire en traversant l’imposante chaine de montagnes qu’étaient les Monts Gris, sans plus croiser de signe de civilisation depuis Dunkelberg.
- Tu parviens à le voir ? s’étonna Gilnash avec un regard surpris.
- Non, rien de visible. Juste… une sensation.
Restant légèrement en retrait, Manesh’k se contentait d’observer. Lui ne percevait rien de particulier, contrairement à ses deux compagnons. Pour lui, ce n’était d’un imposant menhir, une pierre qui culminait à plus de trois mètres de haut, plantée sur le bord du chemin. Un symbole à moitié effacé par le temps, gravé à hauteur d’homme, retenait vaguement son attention. Mais il ne s’y serait nullement attardé sans Luther et Gilnash.
Le cadet fit quelques pas sur le chemin s’enfonçant dans le bois, puis haussa les épaules.
- Quoi que ce soit, cela n’a pas une bien grande influence…
Ils passèrent donc l’imposante pierre sans s’y interesser davantage. Le monde recelait bien des secrets oubliés et il était monnaie courante qu’ils en croisent des restes à travers leurs décennies d’errances. Ce monolithe ne les interpella pas outre mesure.
Deux charniers a à peine à quelques jours d’écarts. Plus d’une trentaine de morts au total. John restait silencieux devant les flammes, se contentant d’observer la fumée que dégageaient les corps.
Il aurait souhaité faire davantage pour ces pauvres hommes, leur offrir des sépultures décentes. Mais ses proies ne l’attendraient pas. C’était la crémation ou laisser les corps se décomposer et risquer d’attirer des prédateurs. Et trop souvent des scènes comme celle- ci étaient le point de départ d’épidémies. C’était un choix dur à faire mais ce n’était pas la première fois auquel il y était forcé. Et sûrement pas la dernière…
- Nous n’étions pas la seule faction à nous intéresser aux disparitions, confirma-t-il enfin sans quitter les flammes des yeux.
Les frères se tournèrent vers John. Depuis le début de leur “chasse” il se refusait à leur donner les détails qu’il avait pourtant promis à l’ainé. Ce second bûcher semblait toutefois justifier qu’il leur révèle davantage sur leurs proies.
- Quatre vampires d’un autre groupe sont arrivés à Grissenwald en même temps que nous. Plus j’y pense et plus je me dis qu’ils auraient probablement nettoyés seuls les couloirs sous la ville s’ils l’avaient pu. Pour quelles raisons je n’en sais rien. J’ai éliminé l’un d’eux sans chercher à en savoir plus… et pourtant ils nous ont proposé leur aide pour purger cette ville.
- Vous avez pas…
- J’ai accepté, si, répondit- il en plongeant son regard dans celui du nain qu’il savait désormais porter le nom de Runtnar. Je pensais pouvoir les approcher, les éliminer et régler simplement cette histoire. Mais ce démon qu’ils affrontaient en pleine rue prouvait qu’il y avait autre chose. Lorsque les choses ont dégénérés avec les sorciers, j’ai commencé à douter. Pourquoi ont- ils luttés contre eux? Ancienne querelles? Rivalités territoriales? Convoitise? Où simplement par challenge?
- Vous accordez bien des principes à des morts- vivants, commenta le barbu d’un air sombre. Vous auriez dû les laisser s’entre- tuer et achever le vainqueur…
- Sans doute. Mais plus j’y réfléchis… Pourquoi nous laisser cette piste sanglante, à Dunkelberg et ici? Cela n’aurait- il pas été plus simple de nous attendre à la grotte et nous prendre en embuscade ?
Runtnar haussa les épaules. Ce genre de manigances était un peu trop complexe pour lui. Dans le doute, il préférait trancher à coups de pétoire.
- Ils en savent surement beaucoup plus sur ce qu’il se tramait là- dessous que je ne le saurais jamais, poursuivit John à voix haute. Tout ceci n’a pas de sens… Ils ne se livraient pas non plus une guerre de territoire, sinon… pourquoi seraient- ils reparti ainsi?
Il grogna. Tellement de zones d’ombres, tellement de questions, tellement d’incohérences…
“J’ai l’impression de jouer avec seulement la moitié des cartes en main”, songea- t- il. “Nécromancie, démons, vampires et mort- vivants… quel est le lien entre tout ça ?”
- Qu’ca ai un sens ou pas, z’avez libéré la ville du mal qui la rongeait mon gars, lui déclara Runtnar avec un sourire amical.
Astiquant du pouce la crosse de son tromblon, il se retourna vers les flammes. Il ne détournait pas le regard, gravant ces visages brûlant dans sa mémoire.
- C’est vrai, mais à quel prix… jamais tous ces hommes ne seraient morts sans ça.
Il soupira et grimaça. Même ceci le faisait souffrir…
- Ces vampires… je ne sais pas pourquoi ils sont venus et nous ont aidés. Je comprends qu’ils nous aient ensuite trahi, nous savions que notre parodie d’alliance prendrait fin bien avant la fin de la nuit. Mais pourquoi ont-ils fui ainsi une fois tout ceci terminé ? Ils auraient pu me cueillir si facilement, mais ne l’ont pas fait…
- Pourquoi ont- ils tué ces gars dans ce cas ? posa Runtnar pour lui. Ces deux patrouilles de Dunkelberg n’étaient visiblement pas des menaces pour eux.
Il mettait visiblement le doigt sur un détail qui échappait à John. Celui- ci l’encouragea à poursuivre.
- Pour ce deuxième massacre, indiqua- t- il d’un mouvement de menton. Les corps ont été réduis en charpie, mais y’a rien qu’indique qu’ils s’soient nourris. Pas comme à la grotte où z’ont clairement fait la bringue.
Il ne put retenir un frisson en repensant aux corps. Tous, sans exceptions, avaient eu la gorge réduite en lambeaux…
- Y ont vraiment besoin de s’justifier ? déclara son frère, Hrugnir, avec un accent à couper au couteau. Ces monstres sèment la mort partout.
John se détourna du brasier pour jeter un œil au “frérot” enfin sorti de son mutisme. Il aurait facilement pu passer pour un tueur : avec une carrure pareille il ne lui manquait que la teinture rousse. A cela s’ajoutait les deux hachettes croisées dans son dos et le maillet qu’il trimballait à la main. Peut- être si un tel individu…
Le répurgateur secoua la tête et chassa ces sombres pensées de son esprit. Que quelqu’un comme Hrugnir ait été présent ou non sous Grissenwald n’aurait rien changé au massacre qui s’y était déroulé. Tous étaient morts et ce n’étaient pas ses remords qui les vengeraient ou les ramèneraient.
- Vous pensez qu’y vont continuer vers où à présent ? Repris Runtnar, le tirant de ses pensées. Jusque- là ces chiens ont tué des hommes et des femmes, des soldats, sans distinction. Y ont remonté l’Grissen et dépassé Dunkelberg. Mais de l’autre côté d’ces montagnes… c’est le bois.
- Le bois ? répéta John en fronçant les sourcils.
- Yep. S’pas pour rien que ces gars- là patrouillaient dans la région, lui expliqua Runtnar en indiquant à nouveau le brasier du menton. L’bois qu’y a là- bas est maudit. Des peaux- vertes ou des bêtes en ressortent de temps en temps. Et en général y sont pas beau à voir. S’pour s’assurer qu’y atteignent jamais l’autre côté d’la montagne qu’y a des patrouilles ici. Même les gars d’Grimaz surveillent ces cols.
- Le bois… répéta John, pensif.
Il n’était pas sans connaître la géographie de la région. Il savait de quel bois parlait Runtnar : une immense forêt, un espace boisé s’étendant à perte de vue. Un véritable océan de verdure s’étendant des racines des Montagnes Grises jusqu’aux Duchés, à des kilomètres et des kilomètres de là. Un bois qui dissimulait bien plus de choses que ne semblaient le réaliser les deux nains.
La question valait en effet la peine d’être posée : les morts- vivants s’aventureraient-ils dans la forêt de Loren ?