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Chapitre 14 du voyage à travers le vieux monde de warhammer de plusieurs chevaliers vampires en quête de suprématie martiale et d’immortalité.

Temps de lecture estimé : environ 52 min

Feu & Sang – Chapitre 14

L’écorce du tronc noueux craqua en se déformant. L’arbre antique trembla sur ses racines et de la sève suinta à travers l’enveloppe déchirée. Dans un ultime crépitement d’énergie, une lumière aveuglante pulsa du cœur de l’arbre. Une légère brise se mit à souffler dans le sous-bois, attirant vers le vortex brindilles et feuilles mortes.

Doucement, l’esprit translucide s’écarta. Les piquants de son dos s’étaient affaissés, produisant une sorte de pelage d’épines. Sans un bruit, il se tourna vers les quatre individus, attendant leur réaction d’un regard excité.

Et se faisant, elle se tourna vers les deux aînés du groupe. Gilnash et Manesh’k dissimulaient mieux leur surprise que Luther. Ils étaient dubitatifs quant aux affirmations de l’infant de Gilnash : l’esprit sylvain serait capable de les ramener dans le monde réel. Mais ils devaient à présent reconnaître leur erreur de jugement.

Manesh’k fit un pas en avant, sa silhouette se découpant dans la lumière aveuglante du vortex. Sa cape était collée contre sa silhouette diminuée. Sans sa cuirasse il était bien moins imposant. Mais le croire affaiblit aurait été une grave erreur. Il se retourna, son regard écarlate sondant uns à uns ses compagnons, s’attardant de longues secondes sur Gaylria.

Et sans une hésitation, le mort-vivant s’élança et bondit dans le portail qui irradia un instant, illuminant les vampires. Luther s’avança, jetant un œil dédaigneux à l’elfe.

Gilnash grimaça mais garda le silence, plissant les yeux comme le cadet franchissait le portail à son tour. Désormais seul avec le farfadet et sa fille dans la non-vie, il soupira. Puis la dévisagea intensément.

Elle l’ignora, se contentant d’observer la lumière, pulsations après pulsations. Ces rappels étaient inutiles. Par les souvenirs de Gilnash qu’elle partageait maintenant, elle revivait la métamorphose du dresseur d’oiseaux. Encore et encore. Celle-ci avait été terrible. Les citoyens de Lahmia avaient péris par dizaines lorsqu’avec Manesh’k ils avaient déferlés, toutes notions d’humanité envolée. Seule importait le nectar, doux et chaud, sucré et métallique à la fois…

Gaylria frissonna. Ces souvenirs n’étaient pas les siens. Ils provenaient des sensations d’un mort-vivant qui arpentait le monde depuis des siècles. Et quelque soient ses efforts elle ne pouvait les repousser. Ils étaient gravés dans son esprit, tout comme la vraie nature de Gilnash et ses compagnons. Et dans quelques secondes, cela serait son tour de lutter contre la bête furieuse, tapie au creux de ses veines. Une fois revenue dans le monde réel, celle-ci ferait tout pour…

Mais à peine Gaylria eut-elle prononcée ces mots qu’elle les regrettait déjà. La nature du vampire coulait en elle. Sa compassion était sincère. Et il ferait tout pour l’aider. L’elfe inclina la tête.

Sans un mot, il lui tendit la main, qu’elle regarda sans mot dire. Après tout, il l’avait maudit. Cette elfe était contrainte de partager leur sort par sa faute. Et à présent elle les aidait à revenir dans son propre monde, les dieux seuls savaient pourquoi… Soupirant, il abaissa le bras.

Mais la poigne de l’elfe le retint. En silence ils échangèrent un regard. Et dans celui-ci il lut la peur, le trouble, la haine… l’amour. Bien que leurs relations aient mal commencées, même si elle souffrirait des siècles pour le choix qu’il avait fait, il était son père dans la non-vie. Et peu de liens pouvaient être aussi solides.

Main dans la main et le farfadet à pointes sur les talons, ils franchirent le vortex et laissèrent les bois secret derrière eux.


D’un pas décidé la créature déboula dans une clairière de plus. Elle marqua un cours temps d’arrêt alors qu’un groupe d’oiseaux prenait la fuite, effrayé par son intrusion. Grognant, l’être recouvert de tatouages sombres balaya l’endroit du regard en quête du prochain charnier. Toutefois l’endroit ne recelait aucune proie potentielle, contrairement au précédent. Aucune excepté un primitif cervidé qui l’observait placidement. Qu’importe décida-t-il en un éclair, prenant son élan. Les parasites, les humains et les elfes attendraient : la ruine réclamait du sang, quelle qu’en soit son origine. Le monstre poussa un feulement en levant haut ses lames incandescentes, dominant la ramure du majestueux animal. Et fut repoussé dans un tourbillon confus de chair et de fourrure.

Le démon roula dans parmi les herbes folles, mais d’un bond agile se retrouva à nouveau debout. Sous ses yeux luisants sa proie achevait sa métamorphose. Le cerf avait disparu, laissant place à un elfe encore couvert de fourrure qui se clairsemait à vue d’œil. Cependant le processus n’intéressait guère la bête écarlate : une proie s’offrait à sa lame. Avec un nouveau feulement il s’avança vers le changeforme comme celui-ci reculait lentement au centre de la trouée. Ce n’est qu’alors que les dizaines d’archers embusqués de toute pars révélèrent leur présence. Le temps que l’intrus réalise le piège dans lequel il avait posé les griffes, il fut percé d’un déluge de flèches.

Enchanteresse et seigneur de la forêt s’avancèrent hors du sous-bois comme la monstruosité écarlate s’effondrait à quelques mètres de là. Ils rejoignirent Anos, resté d’un calme désarmant malgré sa confrontation.

Helion acquiesça. Il s’agissait du symbole du dieu du sang en personne. Une relique capable d’infirmer la magie, quelle qu’en soit l’origine. Cette chose seule avait causé plus de dégâts qu’une harde entière…

Ayant troqué l’arc contre la lance, les guerriers sylvestres encerclèrent le monstre mutilé sans échanger un mot. D’une coordination exemplaire, ils embrochèrent la créature qui eut un dernier soubresaut avant de rendre son dernier souffle. Lentement, l’éclat de ses yeux se voilà, ne laissant que deux orbites sombres et dénués de paupières.

Uns à uns, les lanciers retirèrent leurs pointes et échangèrent de brefs hochements de tête satisfait. Leurs frères et sœurs étaient vengés. Abandonnant là la carcasse impie, ils firent quelques pas en retrait et prirent le temps de contempler cette chose ayant tant fait souffrir leur forêt.

Celui-ci acquiesça. Il posa sa lance et alla se pencher au-dessus de la dépouille.

Levant le poing, le soldat exhiba le collier de chaine qu’il était parvenu à retirer malgré le crâne difforme de la bête. Warda détourna le regard en grimaçant. Puis soudain ouvrit grand les yeux, réalisant enfin leur erreur :

Comme pour souligner ses propos, un feulement sauvage balaya la clairière. Aussitôt les lanciers reprirent leurs armes en mains. Mais déjà le démon tatoué levait son épée ardente. Il trancha le poignet de l’elfe en un éclair et le plaqua au sol. Sa poigne griffue se referma sur le pendentif malgré les fers de lances qui dans l’instant lui percèrent le corps. Il parvint néanmoins à lever un mufle maculé de sang elfique.

Non loin de cette bataille futile et au-delà de la perception des elfes, le voile ténu de la réalité s’entrebâillait : l’offrande réclamée par le seigneur des crânes était de retour


Bothel secoua vigoureusement la tête en grimpant à bonds habile hors du souterrain. Il dépassa finalement les racines noueuses encadrant l’ouverture et arracha une touffe d’herbes longues à portée de mains.

Le premier danseur maugréa en essuyant ses mains ensanglantées.

A grandes enjambées la troupe nomade s’éloigna du souterrain à peine visible, encadré d’herbes folles. Mais après seulement quelques minutes en direction de la cité sylvestre, Bothel se figea. Les touffes d’herbes souillées glissèrent de ses doigts tremblants. Face aux cinq danseurs de guerre, à une vingtaine de mètres à peine, se tenait l’un de ces maudits vampires. Vêtu d’un simple pagne il leur décocha un sourire provocateur, révélant ses canines animales. Puis il s’étira négligemment en effectuant quelques moulinets des épaules.

Les danseurs restèrent immobiles, étudiant du regard le vampire dont l’armure avait disparue. Après quelques instants à s’étudier silencieusement, l’intrus pris l’initiative d’un pas en avant. Il eut même le culot d’inviter ses ennemis à venir l’affronter, les saluant de l’épée.

L’intéressé resta silencieux tandis que trois compagnons dégrafaient les lames pendues à leurs hanches. Ils avancèrent à grand pas et le vampire recula prudemment, impassible.

Il s’approcha d’un pas plus tranquille alors que ses compagnons se jetaient sur le mort-vivant. Aussitôt le bois résonna d’impacts métalliques. Les elfes tourbillonnaient avec furie, attaquant de tous les côté à l’aide de leurs six lames. Toutefois, faisant preuve de réflexes impressionnants, le vampire parvenait à les tenir en respect. Pour l’instant. Il se fendait, esquivait et contre-attaquait avec une vigueur décuplée par l’absence d’armure pour ralentir ses mouvements.

Il s’interrompit alors qu’un farfadet voletait près d’eux, le dos hérissé de piquant. Il le suivit du regard, jusqu’à découvrir qu’un autre mort-vivant venait de faire son apparition dans cette direction. Engoncé dans une armure salement abimée, il avait son arme au poing, fulminant de rage. Bothel le reconnut en un instant : celui-ci avait survécu au lémure de la Mortourbe.


Echappant presque à sa poigne, elle poussa un hurlement qui résonna à travers les bois. Gilnash grimaça tandis que la furie se débattait de plus belle, griffant son visage et lui labourant les côtes du coude. Alors qu’il la sentait échapper à son étreinte, il parvint enfin à identifier l’effluve. Satisfait, il s’empressa de projeter la nouveau-née enragée dans les ténèbres. Aussitôt il dégaina ses dagues, près à l’affronter s’il le fallait. Depuis les ombres elle lui jeta un regard sauvage. Elle ferait tout pour le tailler en pièce.

Cependant, le doux fumet dû enfin lui arriver aux narines. Se redressant brusquement, elle huma l’air et se désintéressa totalement de lui. Quelques secondes de plus et elle disparaissait dans les profondeurs. Dire que Luther avait flairé le sang du nain à plus d’un kilomètre… Mias qu’il ait daigné laisser cette proie à Gaylria l’étonnait plus encore que cette capacité du fils de Walach. Ou le fait de trouver un nain en ce lieu.

Doucement, les épaules du vampire s’affaissèrent. Pour le moment, il était parvenu à la canaliser. Mais pour combien de temps, il n’aurait su le dire. Le seul précédent connut était le fils de Varison, un guerrier elfe qu’il avait jugé digne de la non-vie. Mais malgré les efforts de l’antique maître d’armes, son infant était resté un animal incontrôlable. Il avait pourtant patienté plusieurs semaines avant d’éliminer ce simulacre de guerrier. A leur connaissance, aucun autre vampire n’avait tenté de transformer un elfe en un des leurs.

Revenant au présent, il se tourna vers l’elfe torse-nu qui accourait, stupéfait de trouver un mort-vivant à cet endroit. Il chassa toutefois sa stupeur, faisant tournoyer une lance autour de ses hanches. Une lance. Alors qu’il ne restait que ses dagues à Gilnash.


L’elfe hurla de plus belle et tenta d’embrocher le mort-vivant. Toutefois sa lame ne fendit que de l’air, Luther s’étant déporté de côté. Sans perdre un instant Bothel enchaina d’un coup de talon aérien que le vampire bloqua du poignet. Il échappa toutefois un cri de douleur et effectua un bond en retrait, tenant son membre blessé. A l’impact, une fine lame dissimulée dans l’arrière de la chausse avait mordu sa chair. Il grimaça.

A une vingtaine de mètres Manesh’k se glissa adroitement entre deux lames verticales et assena un violent crochet du gauche à leur propriétaire. Son nez vola en éclat dans une giclée écarlate, puis il s’effondra comme une masse. D’une roulade le vampire prit du recul vis-à-vis de ses deux autres ennemis qui s’interposèrent devant leur frère inconscient.

Profitant de ce bref répit, le mort-vivant lécha le sang qui maculait à présent son poing. Les elfes tiquèrent en l’observant et chargèrent de concert. Ils ignoraient cependant que quelques gouttes écarlates représentaient une poignée de souvenirs pour un vampire.

Sans lever sa lame, il esquiva le premier assaut et d’une flexion soudaine passa sous l’arme du second. Il se permit même le luxe de faucher la cheville du premier danseur d’un coup de botte avec un craquement évocateur. Il ignora les cris du blessé et se redressa pour faire face au dernier épéiste. Il ne récolterait plus d’estafilade : il connaissait à présent les différentes manœuvres et cabrioles des danseurs de guerre. Mieux : il se savait assez agile pour les reproduire.


Tendant le bras à travers l’interstice, l’elfe qui venait de débouler tentait vainement d’attraper son frère blessé. Celui-ci se contentait de la défier d’un regard noir.

John Grenaille était lui aussi pris de court. Il avait plus d’une dizaine de vampire à son tableau de chasse. Mais là, c’était de l’inédit. Hurlant de plus belle et leur vrillant les tympans au passage, elle fit trembler les cages de bois où ils étaient enfermés. Le répurgateur doutait qu’il s’agisse de bois conventionnel : celui-ci faisait preuve de bien plus de robustesse qu’il n’aurait dû. Mais cette étrange solidité était soumise à rude épreuve. Le nouveau coup d’épaule de l’elfe enragée décrocha quelques pierres de la voûte.

Runtnar fit un bond en arrière comme la furie se jetait sur la porte de sa cellule.

Hrugnir garda le silence, affalé contre le fond de sa propre cage.


Le troisième elfe s’effondra à son tour sous les coups de Manesh’k. Son regard glissa d’un corps à l’autre tandis qu’il s’étirait l’épaule, restant attentif aux éclats métallique du duel que livrait Luther. Son dernier adversaire avait profité d’un excès de confiance de sa part : une trainée sombre venait tâcher sa peau blême au niveau de l’omoplate. Cela ne l’interpellait pas outre mesure. Il cicatriserait rapidement après s’être alimenté. A peine le vampire eut-il cette pensée qu’il sentit monter en lui un besoin irrépressible. La mâchoire tremblante, il s’obligea à détourner les yeux des elfes inconscients mais bien vivants. Les trois morts-vivants ne s’étaient plus nourris depuis la patrouille militaire de la caverne, il y avait au moins cinq jours de cela. Et avaient depuis livrés nombre de combats dans cette fichue forêt. Cédant lentement, il fit un pas vers sa plus proche victime. Il pouvait sentir le sang de son nez brisé et entendre le tambour régulier du cœur niché dans sa poitrine. Il avait goutté quelques gouttes de ce nectar en plein milieu de la bataille. Un simple échantillon…

La forme translucide du farfadet fit irruption dans son champ de vision comme il se penchait pour saisir le malheureux par le cou. Le vampire grogna et le chassa du revers de la main. En vain : la créature immatérielle ne fit que passer à travers sa chair. Le picotement glacé parvint toutefois à capter l’attention du mort-vivant, l’espace d’un instant. La bête à piquants gesticulait des quatre membres, semblant indiquer une direction d’où provenaient des cris de bataille. La gueule ouverte, les crocs apparents, Manesh’k se tourna vers l’origine du tumulte. Ses yeux s’écarquillèrent en même temps qu’il réalisait la situation dans laquelle ils se trouvaient.


Bothel ne répondit pas à cette énième pique, se contentant de faire rugir l’acier. Le mort-vivant était un excellent bretteur et il semblait ne jamais vouloir se fatiguer. Toutefois le danseur de guerre commençait à lire quelques-unes des bottes du vampire. Plus leur combat durait, plus il devenait prévisible. Lui-même devait en avoir conscience, ses provocations devenant de plus en plus originales. Le danseur tatoué esquissa un léger sourire, qui se figea lorsqu’il remarqua le visage de son ennemi. Il était l’expression même de la surprise, observant un point derrière l’elfe. N’écoutant que son instinct il se jeta de côté. Une lame incandescente siffla au-dessus de lui et vint rebondir sur la garde du mort-vivant.

Bothel roula hors de portée et se redressa en position de combat, prêt à affronter ce nouvel adversaire.

Lentement il baissa sa lame. Sous ses yeux la bête écarlate s’acharnait sauvagement sur le vampire forcé de reculer à chaque parade face à tant de fureur. Maniant deux longues épées incandescentes, la bête tatouée ne lui laissait pas un instant de répit. Elle faisait ployer l’arrogant mort-vivant et était même parvenue à le faire taire ! Cependant ce combat restait totalement illogique : pourquoi cet animal démoniaque s’en prenait-il à son maitre avec autant de haine ? Difficile de croire que cette chose était venue à leur secours la veille lors de l’intervention de l’homme-arbre !

A bout, Luther parvint à dévier une première lame, puis à repousser l’autre, trouvant enfin une ouverture dans le tourbillon d’acier de l’aberration écarlate. L’acier s’enfonça jusqu’à la garde dans l’abdomen écailleux. Cela n’arrêta pourtant pas le monstre qui, ouvrant une gueule béante, vint planter ses crocs dans l’épaule du vampire. Il sentit la brulure infligée par les crocs acérés. Et ce malgré ses épaisses épaulières. Il hurla de douleur et dans panique lâcha son arme. Il prit le sanguinaire à la gorge de son bras blessé. Lorsqu’il avisa l’épée levée du monstre, Luther parvint à se tourner de côté. Il attrapa de justesse le poignet directeur de sa main libre et arrêta le coup mortel à quelques doigts de son visage. La chaleur dégagée par l’arme lui fit plisser le regard tandis qu’il sentait la mâchoire infernale assurer sa prise, labourant sa chair. Il cria de plus belle.

Oubliant toute prudence, Manesh’k percuta la créature de tout son poids et l’envoya bouler à deux mètres de là. En un éclair il fut à nouveau debout tandis que la bête roulait d’un coup de rein, tel un molosse piégé sur le dos. Luther poussa un gémissement à ses pieds, agrippant son épaule meurtrie. En feulant, la bête se redressa, ivre de colère. Et, sans qu’elle paraisse ressentir une quelconque douleur, retira de son ventre l’arme de Luther. Elle la jeta de côté avec négligence.

Manesh’k esquissa une grimace en observant le rejeton de Scleras. Il eut tout le temps de l’examiner feuler et agiter sa langue insidieuse. Cette chose avait grandi depuis Grissenwald. Combien de personnes avaient été saignées ? Plus important : combien de fois faudrait-il tuer cette horreur pour qu’elle cesse de se relever ? Sa grimace devint un masque de colère et il gronda à son tour, retroussant les lèvres pour révéler ses canines. La chaine au cou de la bête carillonna lorsque tous deux chargèrent pour se livrer à une lutte mortelle de plus.


Gilnash se recroquevilla, dissimulé parmi les branches. De sa position en hauteur, il pouvait surveiller l’ensemble de la scène. La créature de Scléras ferraillait avec Manesh’k qui avait la situation en main. Plus ou moins. Ils s’éloignaient du guerrier elfe. Celui-ci suivait attentivement le combat, attentif à chacune de leurs passes d’armes. De son côté Luther se relevait, visiblement secoué. Il en avait vu d’autres, il se remettrait. L’essentiel était que ce bourbier ne se déplace pas vers la cachette des elfes où Gaylria se sustentait.

Une poignée d’elfes déboula alors : quelques archers et un lancier, ainsi que les trois individus restés en retrait lors de l’échauffourée de la mare tourbeuse. Leurs vêtements singuliers étaient maculés de sang pour la plupart d’entre eux. Ils s’immobilisèrent en découvrant la scène, les archers hésitant sur la cible à viser : les deux belligérants ou le mort-vivant blessé en retrait ? Gardant son sang-froid, Gilnash se glissa sur une autre branche aussi discrètement que possible. Il fallait qu’il se rapproche de ces nouveaux arrivants.

La sorcière à la tenue diaphane qui les avait bannis dans ces bois étrange était parmi eux. Elle était leur échappatoire pour quitter cette foutue forêt. Évoluant aussi vite que la voute sylvestre le lui permettait, Gilnash remarqua d’autres mouvements derrières les archers. S’agissait-il d’autres elfes ? Il s’immobilisa un instant. Et jura.


Il perdit toutefois sa mimique hautaine en remarquant les tenues poisseuses de plusieurs archers. Helion lui-même avait le flanc écarlate.

Qu’il choisisse un terme humain en disait long sur l’incohérence même qu’était cette scène. Warda haussa les épaules. Elle n’avait aucune réponse à fournir quant à la présence des deux morts-vivants. D’un signe de la main Helion ordonna aux archers de lâcher leurs flèches. Démon comme morts-vivants devaient mourir, pour de bon. Toutefois dans un tourbillon de plume, une buse fusa de nulle part et lâcha un cri perçant. Elle écorcha le poignet de l’un des archers comme il relâchait sa corde, déviant le tir. Les autres traits fusèrent et touchèrent le démon qui, fait improbable, se trouvait interposé entre Manesh’k et les elfes à cet instant. Luther quant à lui les évita de justesse d’une roulade, alarmé par l’intervention du rapace. Sous une pluie de flèches il courut s’abriter derrière un tronc massif sans demander son reste.

Sans un mot de plus les archers s’immobilisèrent. Les elfes baissèrent lentement leurs armes. Plusieurs humanoïdes les dépassèrent, composés de ronciers animés, de lianes vertes et d’épaisses branches noueuses.

Sans prononcer un mot ils se postèrent entre les elfes et les deux combattants. Tout à leur lutte mortelle, aucun des deux ne remarqua les dizaines de dryades qui se déployaient autour d’eux. Aucune cependant ne semblait vouloir intervenir. Ce n’est qu’entre deux passes d’arme, prenant un peu de recul, que Manesh’k réalisa l’arène que les diables de bois avaient déployés autour de lui. Insouciant, le monstre écarlate feula de plus belle, se préparant à bondir sur le vampire. La secousse qui suivit l’en dissuada toutefois.

Tout comme la fois précédente, le béhémot d’écorce apparut de nulle part. Il n’eut pas besoin de rompre la ligne d’esprits inférieurs. Sans perdre un instant il chargea et balaya les protagonistes avec la force d’une avalanche d’un long fouet végétal. Si Manesh’k parvint à bondir par-dessus celui-ci, le démon n’eut pas cette chance. Il alla s’encastrer dans un tronc à une dizaine de mètres de là dans une pluie écarlate. Sans attendre nombre de créatures des bosquets se ruèrent sur sa dépouille.

Sur le qui-vive, Manesh’k se redressa et fit face. Gusternum mesurait facilement cinq fois sa taille et était infiniment plus lourd que le vampire. Ramenant ses membres près du buste, le mastodonte inspira un instant avant de pousser un grondement rauque. Il cracha à nouveau un nuage de poussière orange. Celui-ci entoura le mort-vivant sans qu’il ne tente de s’y soustraire.

La peau de Manesh’k et la végétation autour de lui se teinta d’une couleur orangée, proche du fer rouillé. Il gardait son sang-froid, prenant soin d’étudier la créature colossale. Cette chose avait des fouets imposants soudés aux poignets, pas des lianes mais plutôt de longues branches de saules aux feuilles assez acérées pour creuser le sol lorsqu’il les ramenait près de lui. Il devait à tout prix éviter de se faire faucher, songea-t-il. Même les facultés régénératives d’un mort-vivant ne lui permettraient pas de survivre à un coup pareil.

Alors que lentement la brume ocre se dissipait, Manesh’k perçut le regard vert et étincelant de l’homme-arbre. Calmement il marcha de côté afin de bien être visible, levant avec insolence son épée intacte. La lumière émeraude à huit mètres de haut pulsa de colère sous la provocation. Frappant le sol du pied, Gusternum beugla de rage au visage du mort-vivant qui en ressentit les vibrations jusque dans la mâchoire. Néanmoins il avait pu apercevoir ce qu’il désirait. Le corps entier du colosse était recouvert de morceaux d’écorces noueuses qu’il devinait aussi solides que la pierre. Néanmoins sur son flanc gauche l’une de ses écailles végétale manquait : les lames incandescentes du démon tatoué avaient laissés deux profonds sillons dans sa chair.

Perdant toute retenue le seigneur des bois chargea à nouveau, à une vitesse stupéfiante pour son envergure. Il frappa le sol où se tenait Manesh’k avec la force d’un marteau divin, son poing s’enfonçant profondément dans l’humus forestier. Il s’était déjà dégagé alors que Manesh’k terminait sa roulade de côté et le faucha du même bras. Cette fois le vampire sauta au-dessus, juste pour voir s’abattre le second fouet aux feuilles acérées. Mais d’une nouvelle roulade en avant il se glissa sous l’allonge de l’homme-arbre. A portée de lame du tronc. Et de la brèche dans l’armure naturelle du géant. Il esquissa un sourire en portant un coup meurtrier qu’il savait décisif. Et l’acier Lahmian ricocha lamentablement contre le bois vivant. Quelques échardes furent arrachées tout au plus. Il tituba un instant, les muscles déchirés par le contrecoup. Aurait-il frappé un rocher qu’il l’aurait brisé en deux. Mais Gusternum n’était pas fait de pierre. Et un rocher n’aurait pas projeté le vampire au loin d’un coup de pied.

Bousculant soudain un esprit sylvain absorbé par le duel, Luther se précipita entre Gusternum et le vampire à terre. Aussitôt les esprits de la forêt s’élancèrent vers lui, prêts à tailler en pièce les mort-vivants déjà blessés. Le rugissement du plus ancien des gardiens de la forêt les en dissuada cependant comme Luther s’interposait.

Gilnash étudia avec stupeur le géant d’écorce faire reculer les esprits inférieurs. Clairement il dirigeait la horde de diables des ronces. Et il ne tolérait pas que l’on intervienne dans son combat. Spectacle rare, même aux yeux des elfes, les dryades reculèrent docilement, s’inclinant avec déférence devant leur doyen et reformant leur cercle. Soudain plusieurs d’entre elles poussèrent des cris aigus attirant l’attention générale. Tranchant des membres plus épais que la cuisse du vampire comme s’il s’agissait de brindilles, le démon écarlate brisa le cercle tout juste reconstitué. Et sans plus se préoccuper davantage des esprits d’écorce il chargea droit sur l’homme arbre en brandissant ses deux épées incandescentes.

Gusternum l’intercepta aussitôt d’un revers, ses lianes-fouet sifflant pour venir balayer le démon. Mais celui-ci frappa des deux lames avec toute la force conférée par son élan. Un bras écarlate vola d’un côté, le poing toujours refermé sur la garde de son épée démoniaque. Et une masse confuse de lianes et de branches roula dans l’herbe. Ignorant sa propre blessure, la bête écarlate se releva et beugla de satisfaction comme Gusternum effectuait un pas en retrait, ramenant son membre blessé près de lui. Ses longues branches souples avaient été tranchées net à mi- longueur, un filet de sève gluante s’écoulant des plaies en partie cautérisées.


Il avait prononcé ces mots en s’adressant à l’enchanteresse. Toutefois son visage était tourné vers le guerrier.

Devant l’air ébahi du danseur de guerre, Anos expliqua en décroisant les bras :

Sans participer au débat, Helion contemplait la lutte entre l’homme-arbre et l’avatar démoniaque, la mine de plus en plus sombre. Ils avaient échoués jusque-là. L’imposant homme-arbre en payait le prix fort. Combien d’autres vies ces envahisseurs allaient-ils faucher ? La mâchoire crispée, il enrageait. Blessé ou non, quel seigneur était-il donc pour regarder son peuple et ses alliés mourir en vain ?


Le vampire grimaça depuis son perchoir. La situation leur échappait totalement. Mais ce que venait de déclarer l’elfe presque nu fit germer une idée dans son esprit. Un bruissement proche l’alarma brusquement. Quelques oiseaux s’envolèrent tout autour comme plusieurs incarnations de bois et de liane approchaient, se glissant de branches en branches comme il l’avait fait plus tôt. Pris au piège, il n’avait plus qu’à espérer que cette idée porterait ses fruits. Tentant le tout pour le tout, il se laissa tomber dans le vide.

Bothel sursauta lorsqu’une forme sombre chuta parmi eux depuis les branches hautes. Tous les elfes firent volte-face, les mains crispées sur leurs armes pointées vers… Warda.

En un éclair il avait glissé sa dague sous la gorge de l’enchanteresse. Il lui attrapa le poignet de sa main libre et lui bloqua dans le dos, la forçant à se cambrer tout en lui relevant le cou avec sa lame.

Elle inspira avec difficulté, l’ensemble des témoins prêts à bondir sur le mort-vivant au moindre mouvement.

Il désigna brusquement l’homme-arbre et son opposant de la dague.

Gilnash lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Le changeforme avait de nouveau les bras croisés et semblait particulièrement calme malgré la position peu confortable de l’enchanteresse.

Le regard d’Helion alla de Warda à Anos, puis Gilnash. Celui-ci soutint son regard le temps d’un battement de cœur, puis hocha gravement la tête.


Sans attendre la fin de ses menaces, Anos les dépassa et effectua un bond impossible pour un elfe normal. Toutefois il n’était pas un elfe normal. Et les dryades furent prises de vitesse lorsqu’il vola au-dessus d’elles. Et le temps qu’elles réagissent, les deux agiles combattants dans son sillage avaient également franchis le mur de bois animé qu’elles formaient.

Le danseur de guerre poussa un rugissement de colère en déboulant le premier sur les deux belligérants. Démon écarlate et homme-arbre se tournèrent vers lui l’espace d’un instant. La lame incandescente siffla, mais le combattant se glissa sous l’arc de cercle de l’épée. D’un coup violent au thorax il envoya la bête rouler-bouler en arrière puis se redressa en grimaçant de colère. Dans son dos, le fouet végétal ondula telle une punition divine pour être intervenu dans ce combat.

Jusqu’à ce qu’une masse de chair colossale n’ébranle l’homme-arbre. Gusternum fit un pas en retrait, déstabilisé par l’impact. Son agresseur retomba sur deux pieds nus, ses avant-bras terminés par des sabots. Mais la matière de ces derniers s’effrita, vite remplacée par des doigts fins. Les cornes bovines à peine émergées du front d’Anos furent avalées par ses tempes. Gusternum le dévisagea quelques secondes, secoué par l’intervention du changeforme. Sur le côté le danseur de guerre se jetait sur l’ennemi écarlate, lui dérobant sa proie. Un mugissement bestial ramena toutefois son attention sur son auteur, le métamorphe. Aussi lorsque l’homme-arbre furieux prit son élan dans sa direction, Anos tourna les talons sans demander son reste, entamant une nouvelle transformation sans avoir terminé la précédente.


Mais la jambe du vampire céda sous son poids et il retomba dans les bras de son neveu en gémissant. La frappe sourde que lui avait assénée l’immense gardien sylvestre avait ravagée son corps. Ironiquement, l’intervention de l’invocation écarlate lui avait probablement sauvé la vie… Sur cette pensée, son regard se posa sur le fouet végétal, hérissé de véritables lames végétales. Tranché par l’aberration de Scleras, il suintait une sève ambrée là où l’épée brûlante avait frappé.

Le béhémot d’écorce interrompit les morts-vivants d’un grondement sourd en soulevant d’énormes mottes de terre. Sa proie, une sorte d’humanoïde aux membres de chèvres, venait de faire volte-face entre ses jambes massives. S’élançant à une vitesse stupéfiante malgré son poids, Gusternum reprit en chasse l’elfe plein de ressources.

Gilnash confirma d’un signe de tête sans réagir au mépris à peine voilé à l’égard d’Helion.

L’ornithologue l’étudia un instant. Un tibia, un poignet et de multiples côtes brisées. Dans un tel état il n’avait rien à faire sur un champ de bataille. Néanmoins il connaissait ce regard qu’avait son frère dans la non-vie. Rien de ce qu’il dirait ne pourrait le faire changer d’avis


La lame s’abattit sur le crane de l’elfe surprit… et l’aspergea d’étincelles lorsque l’acier Lahmian intercepta le coup fatal. Le démon tourna sa face vers l’indésirable trouble-fête. Manesh’k tenait son arme de la main gauche, la mâchoire crispée sous l’effort comme la créature continuait d’appuyer sa frappe. En poussant un grognement la bête attaqua de sa seconde lame et le vampire dû se jeter en arrière pour ne pas être tranché en deux. D’une roulade maladroite il se releva en prenant appuis sur sa jambe valide, juste pour découvrir la créature tatouée au-dessus de lui, les deux lames brandies.

C’était sans compter le danseur de guerre qui virevolta entre eux deux. Son coup de pied vint cueillir la bête en plein estomac et la rejeta en arrière.

Le guerrier blessé ravala une réplique cinglante. Son intervention avait failli être sa dernière passe d’armes. Alors que le monstre écarlate revenait à l’assaut avec un sifflement bestial, Bothel vint à sa rencontre et leur ballet mortel reprit. Manesh’k enrageait silencieusement de n’être que témoin de ce combat. Ses blessures en faisaient plus un poids qu’une aide réelle pour l’elfe. Ce dernier était doué, il bougeait et frappait avec adresse et passait régulièrement la défense du démon. Il ne s’attardait pas toutefois, conscient qu’un coup mortel ne permettrait pas de triompher. Mais malgré ses efforts il ne parvenait pas à arracher l’amulette impie à son propriétaire.


Anos se retrouva finalement face à un mur de dryades. Elles formaient une muraille qu’il ne pourrait franchir. Et ce quelque soit sa transformation, en supposant qu’elles lui laissent le temps de changer de peau. Un grondement sourd derrière lui confirma cette supposition. Grimaçant, il se retourna, près à essuyer la colère de l’homme arbre.

Vouté au-dessus de l’elfe, l’esprit vénérable marquait un temps d’arrêt. Quelles pouvaient être les questions tourbillonnant derrière ce regard émeraude, le retenant d’écraser l’elfe ? Anos n’en avait pas la moindre idée. Après tout, Gusternum n’avait de comptes à rendre qu’à lui-même…

Brusquement, une branche vint rebondir contre l’épaule de l’homme-arbre.

Sous le regard médusé de l’elfe, le troisième vampire faisait de grands signes provocateurs. Et son persiflage porta aussitôt ses fruits : se détournant du changeforme acculé, Gusternum prit en chasse le mort-vivant qui tourna aussitôt les talons.

Il venait vraisemblablement de lui sauver la vie…


Bothel arma une frappe croisée de haut en bas. A nouveau l’arme incandescente para et dans un éclat métallique la lame elfique se brisa. Sans perdre un instant, l’elfe inversa sa frappe et, criant, trancha le poignet du monstre de son arme brisée avant de parer la seconde qui s’abattait. Il roula en un éclair, soucieux de remettre de la distance entre la bête amputé et lui.

L’elfe encaissa le nouvel assaut de son adversaire. Lui retirer une arme ne semblait qu’avoir décuplé sa fureur. Aussi s’acharna-t-il sur Bothel une fois de plus. Or celui-ci commençait à montrer des signes de fatigue. Il écarta une fois de plus l’épée démoniaque. Dans l’enchainement, il enfonça l’arme brisée dans l’abdomen tatoué en poussant un cri de victoire.

Aussitôt la seconde main griffue de la créature jaillit. Dans un feulement de colère, le monstre laboura le visage de Bothel qui fut projeté de côté sous la force du coup. Ignorant sa propre blessure, le monstre se dressa de toute sa hauteur, dominant l’elfe à terre. Sa seconde lame était réapparue à son poing, pourtant tranché quelques instants plus tôt. Feulant de joie, il leva le bras pour enfin l’achever.

Mais une fois encore l’épée Lahmianne jaillit. Dans une éclaboussure écarlate, la tête du monstre vola de côté tandis que le médaillon tombait au sol dans un son métallique. En un instant le corps décapité pivota pour pourfendre cet importun. Mais sans attendre, le vampire opportuniste roula sous la lame brûlante et, allongé sous le démon aveugle, jeta le talisman au loin. Sans attendre il rampa dans une autre direction, peu désireux d’être à nouveau projeté dans une autre dimension.


Tout comme le vampire à terre, le seigneur elfe se tourna vers l’enchanteresse. Toutefois celle-ci n’avait pas perdu un instant. Les yeux clos elle articulait à toute allure les syllabes de son incantation. Un souffle de vent agita sa chevelure et sa robe diaphane lorsqu’elle canalisa son sort. D’instinct les dryades se tournèrent vers elle. Et l’instant suivant, un violent flash lumineux aveugla l’ensemble des personnes présentes, qu’elles soient elfes, vampire ou esprit.


Grace à ses sens affutés il avait aussitôt remarqué la disparition de leur ennemi. En revanche, le changeforme ne devina pas la poigne immense qui pourtant le plongea dans l’ombre. Loin d’être hébété, Gusternum se saisi de l’elfe qu’il leva haut-dessus de lui en poussant un mugissement de colère. Puis, comprimant le malheureux dans sa poigne de fer, il frappa violemment du poing sur le sol en projetant de la terre dans toutes les directions. Il se redressa à nouveau. Puis libéra enfin l’elfe inconscient qui roula comme une marionnette sans fils. Enfin débarrassé de cet importun, il chercha du regard les profanateurs de sa forêt.

Elle fit mine de vouloir lui porter secours, mais Helion s’interposa.

Mais l’elfe secoua la tête.

Il réalisa soudain que son fils ne se relevait toujours pas après avoir été projeté au sol. Il était pourtant certain que le démon ne l’avait pas blessé avant de disparaitre.

Le regard d’Helion glissa jusqu’à l’homme-arbre. Celui-ci avait remarqué la disparition de son adversaire écarlate et fulminait. Jusqu’à apercevoir les deux vampires encore présents, côte à côte.

Helion grimaça. Mais n’ajouta rien et se contenta de regarder le géant s’avancer vers les mort-vivants déjà blessés.


Il esquissa toutefois une grimace en se tenant les côtes.

Mais les deux vampires cessèrent leurs plaisanteries d’un bloc lorsque Gusternum beugla en venant à la charge. Le sol tremblait à chacun des pas de l’homme-arbre furieux.

Pris au dépourvu, il faillit être écrasé par l’assaut brutal. Mettant de côté toutes son expérience de combattant, il prit la fuite. Hurlant comme un dératé en agitant son bras valide. En un éclair le béhémot fut à nouveau sur ses talons, projetant des mottes de terres en l’air à chacun de ses pas.


John n’avait plus de mots. Après une ultime bourrade, les barreaux de la cellule avaient cédés. En un éclair la vie du nain c’était envolée. Ce nain qu’il avait entrainé dans ce bourbier…

L’elfe-vampire arracha une nouvelle bouchée sanguinolente au cadavre, savourant son festin. Hrugnir, d’habitude si taciturne, l’avait longuement injuriée et maudit dans sa propre langue. Mais lui-même était abasourdit par cette scène macabre. Son frère, réduit en charpie, était lentement dévoré par cette créature infernale. Ses lèvres s’agitaient dans le vide tandis que les larmes imbibaient sa barbe.

Seul John remarqua l’arrivée discrète d’un nouvel individu avant qu’il ne prenne la parole.

En un éclair l’elfe méconnaissable fit volte-face et se jeta sur son ainé qui l’accueillit d’un violent crochet du droit. Gaylria s’ébroua en hoquetant de surprise, puis se redressa. Mais déjà le vampire était dans son dos. D’un coup sec mais particulièrement violent à la nuque, il l’envoya mordre la poussière. Cette fois-ci toute la fureur de la mort-vivante fut insuffisante. Elle sombra dans l’inconscience.

Gilnash se tourna vers le répurgateur. La surprise fut perceptible dans son regard l’espace d’un instant. Puis il alla de la dépouille au second nain emprisonné.


Se faisant, il parvint à éviter le fouet de l’homme-arbre et à le prendre de vitesse. Bien plus massif, celui-ci continua en avant sur quelques pas avant de reprendre sa poursuite.

Le liquide lui brûlait la langue et les lèvres. Et chaque gorgée était comme avaler du métal en fusion. Manesh’k se força toutefois à aspirer une gorgée de plus avant de jeter de côté les lianes tranchées, puis tomba à genoux. Comme il l’avait imaginé, la sève de cette créature était plus saturée en magie qu’un nain en bière un soir de fête. Il la sentait se répandre à travers ses veines, couler jusqu’à ses muscles et lui embraser les artères. La mâchoire crispée à s’en briser les crocs, il tourna son visage crispé vers ce ciel étrange qui régnait en Loren. La douleur était atroce, plus violente encore que la première fois où il avait éprouvé la morsure du soleil…

Lancinant, il chuta de côté mais se rattrapa en posant la main au sol pour ne pas s’effondrer. Abruti par la douleur, il eut toutefois un sourire difficile : il c’était rattrapé sur son poignet brisé. Son poignet brisé qu’il sentait cuire sous sa peau, comme le faisaient chacun de ses os lorsqu’ils se ressoudaient. Et ce depuis sa renaissance des siècles plus tôt. Au détail près que jamais la brûlure n’avait été aussi intense. L’énergie contenue dans la sève de cette créature ivre de magie brute guérissait ses blessures à une vitesse effarante !

Il se redressa péniblement alors que la sensation se dissipait, puis porta un regard nouveau sur la clairière. Il distinguait parfaitement Luther, poursuivit par la monstruosité végétale. Ainsi que l’entité qui l’habitait. Celle-ci transpirait littéralement à travers l’écorce. Tout comme les créatures de bois et de ronces les entourant, bien qu’à une échelle inférieure. Il percevait également la multitude d’esprits inférieurs, comme celui à pointe et les deux rencontrés au cairn. Les farfadets pullulaient littéralement autour d’eux. Il était effaré de ne les remarquer que maintenant. Et plus loin, les elfes avec la sorcière qui irradiait elle aussi une douce lueur. Mais plus que tout, il percevait ces flux ambiants, tout autour d’eux, comme des torrents dévalant depuis la canopée pour s’enfoncer dans le sol ici et là.

Le cri de Luther l’arracha à sa contemplation béate. L’homme arbre s’apprêtait à se saisir de lui. Luther. Son neveu. Son compagnon. Son ami. Son frère d’arme. Avec violence il repoussa sa fascination arcanique pour laisser place à une seule pensée, un seul objectif. Terrasser ce géant.

Puis son regard se posa sur son épée Lahmianne. Celle-ci n’avait fait que rebondir sur l’écorce. Mais pas l’épée démoniaque qui reposait à quelques pas de là. Mais lorsqu’il tenta de s’en saisir, il senti la magie profane le repousser avant même qui porte la main dessus. Il ne pourrait pas se servir de l’arme incandescente pour combattre l’homme-arbre. Néanmoins, il c’était récemment accaparé les souvenirs d’un sorcier à Grissenwald. Ainsi qu’une fraction de son pouvoir. Tristofan aurait su générer un sort similaire. Avec la puissance qui coulait pour le moment dans ses veines, pourrait-il réaliser un tel exploit ?

Il porta un doigt à hauteur de son regard. Aqshi. Le vent flamboyant. Noyé dans cette forêt verte, étouffé par cette atmosphère unique, il appela de tout son cœur le vent ardent. Jusqu’à ce qu’une légère étincelle lui crépite au bout du doigt. Il leva alors son arme.

Il esquissa progressivement un sourire, tachant de rester concentré. Dans le sillage de son index, le métal virait au blanc et dégageait une chaleur similaire à l’arme du démon. Il voyait clairement l’aura écarlate le long de son arme, qu’il n’aurait d’ailleurs pas perçue une semaine plus tôt. La chaleur ne le blessa pas lorsque, satisfait, il pointa son arme à présent enchantée en direction de l’homme-arbre.

Et il s’élança à toute allure. Il croisa Luther qui ne l’avait pas vu venir en sens inverse et intercepta le fouet végétal comme l’avait fait le démon plus tôt, lame en avant. La frappe latérale le fit glisser dans l’herbe sur plus d’un mètre mais le vampire tint bon. Il senti ses épaules trembler sous la force du choc et fut finalement repoussé de côté. Il parvint toutefois à conserver son équilibre et un sourire carnassier se dessina sur son visage. Si son sort flamboyant n’avait pas la même efficacité que les épées démoniaques, il venait tout de même d’atteindre le poing gauche de son adversaire. Plusieurs lianes acérées gisaient au sol en fumant. Il devait toutefois se hater car son sort grossier pouvait se dissiper de lui-même à tout moment.

Gusternum ne s’attarda pas sur cette nouvelle blessure. Il balaya de plus belle, plus enragé encore qu’il ne l’était déjà. D’un bond leste, le vampire grimpa sur le membre de l’homme-arbre fusant vers lui et dans la foulée escalada son épaule déjà mutilée. Manesh’k effectua un nouveau saut comme son adversaire se redressait. D’un coup de rein le vampire fit volte-face dans sa descente. Face au dos du colosse.

Il se releva en un éclair et chargea de plus belle. L’imposant béhémot ne lui faisait pas encore face que déjà il glissait sur l’herbe. Il se faufilait entre les jambes du géant et s’écorcha les genoux au passage. Profitant davantage encore de sa vélocité supérieure il se releva, à nouveau dans le dos de son ennemi. Il recula deux moulinets plus tard, les deux jarrets de Gusternum sectionnés net.

Le vampire avait complétement laissé son ennemi dans le vent. Et celui-ci s’effondra enfin alors que de la sève ambrée lui jaillissait de l’arrière des genoux. Il était toutefois incapable de plier les jambes et se retint sur ses bras noueux. D’un pas beaucoup plus posé à présent, Manesh’k le contourna et se présenta face à lui. Même ainsi prostré, l’homme arbre mesurait plus de deux fois sa taille.

Le vampire plongea son regard dans cette lumière émeraude, bouillonnante de colère. Envers les démons, les nains, les mort-vivants mais aussi les elfes. Cette créature haïssait ces formes de vie, quelles qu’elles soient. Il le devinait à son regard. A moins que ce soit ce liquide ambré qu’il avait ingurgité qui lui donnait cette sensation. Cela n’avait pas d’importance.

Le démon tatoué l’avait combattu de front. Exprimant toute sa sauvagerie et sa soif de destruction, il lui avait labouré les bras et le torse. Mais Manesh’k était d’une tout autre trempe. Maintenant qu’il était paré de sa propre arme incandescente, Gusternum n’avait plus la moindre chance de l’emporter.


C’est en voyant les diables de bois se précipiter en avant que Gilnash devina que les choses tournaient au vinaigre. Elles ne chargeaient pas dans la direction du vampire et de l’elfe inconsciente qu’il portait mais vers l’immense incarnation sylvestre. L’enchanteresse et les soldats présents étaient médusés.

S’approchant davantage, il ne vit nulle trace de la bête créée par Scléras. Il s’arrêta néanmoins en remarquant Manesh’k se tenant seul, debout, face au titan. Comment était-ce seulement possible ? Quelques minutes auparavant il avait la jambe et le bras brisés ! Et pourtant, il avait son arme au poing et jetait un regard glacé aux esprits incarnés se précipitant sur lui. Mais d’un grondement rauque, l’homme-arbre les retint de réduire le vampire en charpie.

Obéissant à l’autorité de l’esprit ancestral, les diables d’écorce et de ronces s’écartèrent. Ils fulminaient et creusaient des sillons dans l’humus à l’aide de leurs membres acérés. Mais n’approchaient pas davantage. Et lentement, Manesh’k se retourna vers l’homme-arbre. Il leva son arme.

L’enchanteresse poussa un cri déchirant lorsqu’il enfonça l’épée brûlante dans l’écorce. Il plongea l’arme jusqu’à la garde, à la jonction du torse et de la tête. Avec un soubresaut que les elfes comme les vampires ressentirent malgré la distance, Gusternum flancha. Mais ne s’écroula pas. En équilibre précaire, il tint bon malgré sa terrible blessure. Et Manesh’k, se hissa à sa gorge en prenant appuis sur l’arme fichée dans le bois. Puis, avec une lenteur solennelle, il porta les lèvres à la plaie tout en faisant tourner l’arme dans son fourreau vivant. Les membres supérieurs fichés dans le sol, la souffrance de la créature était évidente. Elle poussa un râle d’agonie déchirant.

D’un même mouvement, les archers elfes bandèrent leurs arcs, flèches pointées vers le vampire éclaboussé de sève ambrée.

Toutes couleurs désertèrent le visage de l’elfe en découvrant sa fille, inconsciente dans les bras de ce second mort-vivant.

Tous se tournèrent vers Manesh’k. Il était poisseux de sève, les cheveux collés à son visage et son torse nu. A sa ceinture pendait un fourreau et un pagne, tout deux tachés de sang noirci. Mais plus que tout. Plus que le ton qu’il venait d’employer. Plus que la déférence avec laquelle les dryades s’écartèrent. Ses yeux frappèrent les elfes comme les vampires. Ses pupilles étaient écarlates. Mais elles luisaient intensément, comme ceux d’un félin dans l’obscurité alors qu’ils se trouvaient en pleine lumière. Quant au blanc de l’œil, il avait viré au vert. Un vert qui pulsait avec la même énergie que le regard de l’homme-arbre, qu’il laissait affaiblit derrière lui. Affaiblit mais bien vivant.

Il se tourna vers Gilnash qui mit un instant à saisir que son frère lui demandait confirmation. Ce qu’il fit d’un hochement de tête.

Mais l’arme Lahmianne lui barra la route, retrouvant rapidement son habituelle couleur sombre en refroidissant. Les flèches toujours pointées vers lui, Manesh’k secoua la tête en répandant des gouttelettes ambrées.

D’aussi près, tous pouvaient voir que sa peau blafarde était striée de veines virant au vert sombre.

L’elfe ne put que réprimer un frisson. Derrière lui, les archers commencèrent à douter. Devaient-ils le cribler de flèches ou abaisser leurs armes ? D’autant plus qu’une trentaine d’esprits antique les observaient dans un silence pesant, totalement immobiles. Y compris l’imposant homme-arbre mutilé, scrutant la scène en retrait de son indéchiffrable regard émeraude.

Gilnash et Luther échangèrent un regard mais gardèrent le silence. Tous deux tentaient de masquer leur trouble. En vain. Ils avaient évidemment l’exploit d’Abhorash en tête. Mais sa libération du vampirisme n’avait rien à voir avec cette transformation. Qu’était-il en train d’arriver à leur frère ?

Gaylria qui justement ouvrait timidement les yeux. Des yeux écarlates, tout comme ceux de Luther et Gilnash.

Helion balbutia, puis chercha le regard de l’enchanteresse en quête de soutien. Toutefois celle-ci se défaussa sans rien ajouter.

Se faisant, il rengaina son arme, puis jeta un regard vers un côté de la clairière ravagée par les combats. Les deux elfes gisaient encore là-bas.

Il n’y avait rien à ajouter. Si Helion les retenait davantage, son fils et le changeforme solitaire perdraient la vie. Il soupira lentement, se tourna vers Warda puis vers les mort-vivants. Et lâcha son verdict :