Feu & Sang – Chapitre 8
Il para la première lame de sa propre épée avant de bondir dans le dos de son adversaire. Aussitôt le second démon faucha l’air là où il se trouvait auparavant. Manesh’k dévala la charpente en un roulé-boulé confus et parvint a bondir sur le toit d’en face. Plusieurs tuiles tombèrent dans la rue trois étages plus bas alors qu’il reprenait son équilibre sur la gouttière. Celle-ci protesta sous son poids, aussi grimpa-t-il prudemment plus haut avant d’en revenir aux deux démons.
In extremis il fit un pas de côté pour éviter la lame qui trancha les tuiles comme du beurre dans un panache de poussière. Il assena un crochet du gauche bien senti a la créature qui dodelina de la tête un instant.
Manesh’k bondit prestement au faîte du bâtiment afin de conserver les deux équarrisseurs dans son champ de vision. Le second passa lourdement à travers les tuiles en les rejoignant de ce côté de la rue, s’enfonçant jusqu’au buste dans la pièce en-dessous. Cela aurait pu être comique avec le crâne allongé et les deux cornes vrillées, le tout recouvert d’écailles écarlate et d’étranges tatouages sombres. Mais l’étincelle de haine qui luisait dans le regard incandescent du monstre en disait long sur ses intentions.
Il n’avait pas prévu d’affronter seul les deux pantins du Nécrarque, mais cela signifiait que Gilnash, Luther et leurs alliés de circonstance auraient le champ libre. Ce plan impliquait toutefois qu’il parvienne à survivre aux deux démons déchaînés jusqu’à ce que leur invocateur ne meure. Il se demanda d’ailleurs si, avec les sortilèges dont ils étaient affublés, tuer l’invocateur serait suffisant pour les bannir.
Il ne parvenait pas non plus à déterminer quel était celui qu’il avait affronté la veille : a priori ils étaient tous les deux légèrement diffèrent, mais comment savoir avec des démons ? Il écarquilla les yeux de stupeur en songeant à un détail. Aucun des deux ne correspondait mais plus encore, ils ne se battaient qu’avec une épée chacun, alors que l’autre en utilisait deux.
- Tu en as créé combien de ces saletés ? Grinça-t-il dans sa barbe en réceptionnant l’estoc de l’un d’eux.
Levant haut sa torche, John contempla avec un certain détachement la couche d’ossements qui tapissait le couloir qu’ils exploraient. Chacun de leurs pas faisaient craquer ce matelas blancs, soulevant de la poussière âcre. La quasi-totalité des membres était brisée et même le plus talentueux des nécromanciens aurait quelques peines à les relever. Il avait l’intuition que leurs nouveaux alliés n’y étaient pas étrangers mais garda ses soupçons pour lui.
La peur au ventre, Leon suivait son mentor en jetant des regards rapides aux crânes fendus qui le regardaient passer de leurs orbites vides.
Une brise d’air frais souffla doucement dans le conduit. La flamme que portait John trembla alors que la poignée de soldats qui le suivait tressaillait.
- John… John… je t’attendais…
La voix langoureuse était portée par le souffle, mais chacun d’eux la perçu comme si les mots avaient été chuchote à leur oreille. Plusieurs des hommes firent volte-face, surpris. Le murmure se fit rire amusé. La voix douce et féminine se moquait d’eux.
- Vous n’êtes pas ici à votre place…continua-t-elle.
- Ne l’écoutez pas, déclara John en continuant d’avancer. Elle essaie juste de nous effrayer.
- Ben c’est réussi, répondit un homme d’une voix tremblante.
Le répurgateur eu une grimace d’exaspération mais ne dit rien, examinant un couloir perpendiculaire, désert. Un tintement retint toutefois son attention. Il s’y engagea, levant sa torche aussi haut que le plafond le lui permettait. Plusieurs soldats glapirent lorsqu’il révéla une armure ancienne au plastron dévoré par la rouille, se tenant droite face à eux. Les jointures du harnachement et les trous du harnois révélaient un corps momifie aux os saillants. Sa face était dissimulée par un masque de mailles pendantes, orangées et maculées de boue. Une nouvelle brise leur apporta la forte odeur d’oxyde et de terre nauséabonde qu’il dégageait.
- Aucun d’entre vous… ne reverra la lueur de jour… prophétisa la voix avec la douceur d’une caresse.
Le mort-vivant leva alors le bras et le porta à son baudrier. Il dégaina une lame dévorée par le temps et la pointa dans leur direction.
Tout à coup une détonation éclata dans l’espace confiné. Les hommes secouèrent la tête, étourdis par le coup de feu. Celui-ci n’eut aucun effet sur le guerrier antique qui marcha vers eux d’un pas lent et lourd. Les ombres s’animèrent autour d’eux, depuis chaque côté. Un soldat glapit de peur lorsqu’il tourna les talons pour entendre les pas spongieux et mécaniques d’où ils venaient.
John grimaça. Ils allaient être bien trop nombreux pour ses deux flasques d’eau bénite. Tristofan et frère Brandit leur auraient été d’un grand secours.
Crachant et toussant, il tentait de progresser dans les ténèbres. Il s’efforçait de rester calme face aux sentiments oppressant de claustrophobie et de désespoir qui l’assaillaient. Le plafond était haut d’à peine plus d’un mètre et l’eau stagnante ne laissait une poche d’air que de quelque doigts. Le cœur au bord des lèvres, Tristofan Tisseron, sorcier de feu d’Altdorf, essayait malgré tout de garder espoir. Mais ce n’était pas que de l’eau croupie qui ruisselait sur sa pommette.
Il s’écorchait la joue et le front à respirer, le dos en feu à cause de sa position inconfortable, perdu dans un labyrinthe aquatique et enténébré à plusieurs mètres sous la surface. Seule la colère qu’il éprouvait vis à vis de son bourreau et l’assurance que les autres étaient à sa recherche l’empêchait de se laisser sombrer. Cela aurait été si facile… Il s’obligea à croire en ses chances de trouver une sortie. Il le fallait.
Gilnash roula rapidement hors du sol à nouveau transformé en mélasse. Les mouvements circulaires prouvaient qu’il aurait été aspiré sous terre comme l’avait été le sorcier. Il releva la tête et constata qu’une nouvelle pluie d’échardes lui fondait dessus. Une fois encore il dû rouler à l’abri pour ne pas être déchiqueté.
Une flèche siffla dans le couloir avant d’atteindre sa cible avec un bruit mat. Le nécromant baissa le regard sur l’empenne de bois qui dépassait sur la droite de son torse. La colère plus que l’étonnement déforma ses traits ridés alors qu’il désignait l’archer de ses doigts crochus, pareils à des serres d’oiseaux.
Un cri aigu déchira les égouts et les humains tombèrent à genoux, les mains plaquées sur les oreilles. Un souffle d’air violent balaya le groupe des intrus. Avant qu’ils ne se redressent, une silhouette décharnée se précisa au côté de Scleras et se précipita sur sa victime. Un soldat tenta bien de porter un coup à l’apparition translucide, mais il eut l’impression de frapper un courant d’air. Toute chaleur déserta son poignet, à tel point que son arme glissa de ses doigts engourdis.
Le spectre se dressa devant le soldat terrifié qui une seconde put voir un visage féminin, atrocement défiguré et à la gorge tranchée. L’instant suivant elle l’enlaçait dans son étreinte mortelle, décollant du sol en hurlant un nouveau cri aigu. La créature d’outre-tombe l’entraina dans l’obscurité plus vite que ses amis n’auraient pu les suivre. Les cris de terreur du malheureux se mêlèrent a la plainte stridente de longues seconde avant d’être soudain étouffés. La scène c’était déroulée si rapidement qu’elle laissa les envahisseurs abasourdis. Le Necrarque quand à lui arracha la flèche de sa chair d’un geste négligent. Son visage déformé par le temps et les privations affichait à présent un air confiant, serein.
- Monstre ! hurla tout à coup le capitaine Rechald en se ruant sur le mort vivant.
- Ne fais…
Avant que Gilnash ne puisse intervenir, le nécromancien c’était glissé sous le bras levé du soldat. Il l’attrapa par la gorge et le souleva du sol malgré sa carrure frêle, les pieds pédalant dans le vide. Scleras ouvrit grand la bouche alors que Rechald lâchait son arme et agrippait le poignet du monstre, cherchant de l’air. Le mort-vivant cracha un épais nuage verdâtre au visage du soldat qui suffoquait déjà. Le peu d’air qu’il parvint à inspirer était emplis de ce gaz vicié, alors que Scleras prenait le temps de se délecter de la peur et la souffrance visibles sur le visage de l’humain.
La lame de Gilnash ne fit aucune distinction entre la chair rabougrie et les os anciens. Il trancha net le bras du vampire à hauteur du coude dans une éclaboussure d’hémoglobine noirâtre. Scleras hurla, contemplant son moignon avec horreur tandis que Gilnash tirait le capitaine convulsant vers les quelques soldats encore en vie. Le Nécrarque avait pêché par excès de confiance mais n’était pas près de commettre à nouveau une telle erreur.
Le chantier naval de Grissenwald était le moteur de la ville, la plupart des commerces ayant un lien quelconque avec celui-ci. Il produisait des navires de guerre, de grands vaisseaux de combats qui descendaient ensuite le Reik et arpentaient le fleuve jusqu’à l’océan. Mais on y produisait également des vaisseaux de commerce et plus rarement des bateaux de plaisance commandés par des clients fortunés. C’est sur celui-ci que s’affairaient les ouvriers du chantier C. Ils avaient un retard de plusieurs mois à rattraper sur leur contrat et une équipe de nuit avait été embauchée pour tenter de combler.
Un hurlement bestial vint toutefois interrompre leurs travaux. Celui-ci provenait de la terre ferme, mais était si emplit de haine, si … inhumain que les hommes se regardèrent sur le pont principal. Même le chef de chantier se détourna des plans qu’il consultait pour la énième fois. Un nouveau cri, plus proche, déchira la nuit. D’expérience il savait que ses hommes n’avanceraient que peu sur les finitions tant que personne n’aurait fait taire l’hurluberlu à l’origine de ce raffut. Pestant contre les auberges qui laissaient sans remords leurs ivrognes errer dans les rues, il marcha d’un pas déterminé jusqu’à la rampe. Il s’y pencha et tenta de déterminer de quelle direction venaient ces cris.
Dans un éclair écarlate il fut attrapé au visage et bascula par-dessus bords sans avoir le temps de crier. S’en fut trop pour l’équipage qui avait les yeux rivés sur lui. Ce fut la panique lorsque la créature rouge bariolée de sang se hissa à bords et fonça sur l’ouvrier le plus proche qui tourna les talons, toutes griffes dehors. D’un coup d’épée orangée elle lui taillada le dos et il s’écroula en hurlant. L’instant suivant il était agité de soubresaut en se faisant éviscérer.
Une seconde créature enjamba à son tour le rebord et balaya du regard le navire où régnait le chaos. Pas un homme ne songeait à stopper les monstres, tous se bousculant sur les échafaudages. Quelque uns se jetèrent à l’eau en hurlant. L’un deux, paniqué, ne remarqua pas la fosse prévue pour leur grue et chuta au niveau inférieur. Personne ne remarqua non plus le troisième individu à monter à bords. Il grogna et se jeta sur la créature la plus proche, lui faisant sauter sa lame des mains.
- Il est hors de questions que je te laisse te régénérer, rugit-il.
Il embrocha le démon qui eut un soubresaut, la lame Lahmienne ressortant de trente bons centimètres dans son dos. D’un mouvement sec, Manesh’k décrocha le Sanguinaire et chercha du regard le second. Il lui tomba dessus et avant que le vampire ne réagisse, tous deux basculaient à l’étage inférieur du navire en traversant un pan de planches qui n’étaient pas encore fixées.
Sonné, affaiblie, la créature restée sur le pont se releva péniblement. La magie qui enchainait le démon dans ce monde s’amenuisait à chaque blessure subie et il commençait à ressentir l’appel de sa propre dimension. Il lorgna tout de même les derniers marins sur les plus haut échafaudages et, ramassant son épée, fonça droit sur eux.
Plus bas le combat entre le démon et le vampire faisait rage. Tous deux avaient perdus leurs armes et se battaient avec ce qui leur tombait sous la main : planches, boites à outils, sac de clous… Plusieurs torches volèrent et lorsqu’elles atteignirent les toiles entreposées et surtout le stock de goudron, un début d’incendie se déclara. Manesh’k évita une frappe et répliqua d’un crochet du droit en plein sur le museau qui craqua sous ses gants équipés de pointes d’acier. Le démon malmené tenta de le griffer d’un revers, mais le vampire fut plus rapide et esquiva avant d’attraper une de ses cornes spiralées. Il se servit de cette prise pour matraquer l’abdomen de la créature déjà bien affaiblie de coups de genoux avant de l’envoyer voler contre une poutre.
Confiant, il approcha à grands pas. Avec un feulement de colère, le démon se releva soudain et chargea en levant le poing. Manesh’k réalisa avec effroi que son bras était enrobé d’une lueur orangée qui ne provenait pas des flammes et plongea en arrière. Il évita comme il put l’épée incandescente, ré-invoquée par le Sanguinaire, et récolta un long sillon rougeoyant tout le long de son flanc gauche. Il roula dans le matériel des charpentiers et se releva hors de portée. Il était en un seul morceau et son armure tenait le coup, mais il devrait à tout prix éviter une nouvelle folie de ce genre. Et il fallait qui remette rapidement la main sur son arme.
Il plongea derrière une poutre qui éclata dans une volée d’échardes et couru à l’autre bout du niveau, cherchant frénétiquement son épée. Il jura d’avoir été si négligeant, allant jusqu’à affronter ce rejeton du seigneur de crânes en combat à mains nues. Il passa sous la grue où était entassé un lourd chargement de poutres et de toiles et avisa le corps au sol. Il jeta le charpentier inconscient au visage du démon qui s’arrêta un instant pour embrocher le malheureux. Il arracha le corps sanguinolent de sa lame et chercha le mort-vivant du regard. La grue s’effondra alors sur lui et il fut ensevelit sous son chargement, passa à travers le plancher et disparut à la cale.
Manesh’k sonda l’obscurité en soufflant un instant. Il avait fallu jouer serré, mais l’instinct bestial du monstre avait eu raison de sa concentration. Il savait qu’il en faudrait davantage pour venir à bout du démon, mais il était neutralisé pour un temps. Suffisamment longtemps pour qu’il retrouve son épée. Il la dégotta sous un tas de débris que les flammes commençaient à lécher lorsqu’il sentit ses cheveux se hérisser sur son crâne. Il se redressa aussitôt, prêt à bondir lorsque le démon surgirait.
Mais il fut toutefois pris au dépourvus. Une intense lumière mauve détona face à lui et l’aveugla, surgie de nulle part. Un fracas violent ébranla le navire lui-même alors qu’il protégeait ses yeux sensibles et fut violement soufflé en arrière. Il trébucha et s’étala en prenant garde à serrer la garde de son épée. Et soudain la lumière se résorba aussi mystérieusement qu’elle était apparue, mais Manesh’k ne put rien voir durant de longues secondes, complétement aveuglé.
Il restait alerte, prêt à riposter à la moindre menace, mais rien ne l’attaqua. Pas même l’énorme masse tombée sous cette protection lumineuse alors qu’il l’entendait parfaitement se déplacer tout autour de lui. Et pour cause, il parvint à distinguer une bonne trentaine de barils qui roulaient sur le plancher, certains d’entre eux éventrés par leur chute. Pourtant il n’y avait pas d’autres ouvertures au plafond que celle de la grue et là où ils avaient chutés.
- Que…
S’il avait été vivant, son sang se serait glacé dans ses veines. Alors que les flammes commençaient à dévorer le bâtiment, il vit la poudre sombre que vomissait l’un des tonneaux éclatés par le choc.
Il ne portait aucun fourreau à la hanche et pourtant sa rapière chantait à chaque coup qu’il donnait aux revenants. John savait pertinemment qu’il valait mieux faire preuve de sauvagerie que de subtilité contre une telle masse d’ennemis décérébrés, mais ce n’était pas vraiment l’arme idéale. Il savait aussi que leur combat était perdu d’avance s’ils ne stoppaient pas le mal à la source. Ils devaient trouver le marionnettiste, le nécromancien qui coordonnait toutes ces créatures.
Il évita un coup de hache qu’un garde antique en armure intégrale lui assena et se releva prestement dans son dos. Le répurgateur glissa sa lame à travers les mailles rouillées protégeant l’interstice à la nuque entre casque et plastron et fit sauter la tête du squelette. Pour autant cela ne l’arrêta pas, le mort-vivant nullement gêné qui pivota pour le trancher en deux. John évita à nouveau le coup d’une roulade et bondit, une flasque au poing. Il en versa le contenu dans l’armure animée et tordis le poignet de côté. La détonation du pistolet dissimulé dans sa manche enflamma l’huile versée, transformant le squelette en une énorme torche mouvante.
John se redressa et parcourus à nouveau la mêlée chaotique, ayant finalement assez de lumière pour apprécier l’évolution de la bataille. Leon tenait en respect un ennemi qu’il désarma et embrocha avant de prudemment reculer hors de portée. Le répurgateur ne s’y attarda pas, il l’avait correctement formé. Ensembles répurgateurs et soldats luttaient vaillamment pour défendre le carrefour où ils se trouvaient, mais leur combat était vain. Ils finiraient par être submergés. Déjà deux hommes gisaient sous un groupe de macchabés s’acharnant sur leurs dépouilles.
- Il faut qu’on bouge ! cria-t-il pour se faire entendre par-dessus le vacarme des combats.
Il remarqua alors sur un côté le capitaine à terre, un adversaire armant sa frappe pour achever l’achever. Avec une rapidité faisant honneur à l’ordre des répurgateurs, John fit voler sa corde au bout de laquelle il avait auparavant préparé nœud coulant. Le lasso fit une ellipse parfaite, englobant l’épée ébréchée et se refermant sur le poignet d’os qui ne put porter son coup.
- Par ici mon bonhomme, grinça-t-il en tirant un grand coup sur sa corde.
Il arracha, littéralement, le bras du squelette que plus aucun muscle ne rattachait au corps. Le mort-vivant entrainé trébucha vers John qui le cueillit au vol d’un coup de pommeau et le revenant parti en vrille rouler sur deux de ses congénères. Valent, le regard encore hagard, vit sous son nez la main gantée de son sauveur et l’agrippa pour se relever.
- Ne restons pas là, déclara John comme si de rien n’était.
Il ré-enroulait déjà sa corde pour la glisser dans une poche intérieure tout en surveillant les autres squelettes qui approchaient. Il pressa le soldat du coude mais celui-ci ne bougea pas.
- Valent que…
En pivotant il ne put que constater avec effroi. Une femme sortie de nulle part se tenait de l’autre côté du garde et lui décocha un sourire charmeur. Ses yeux étaient cernés et ses cheveux blonds en bataille, mais ce n’est pas ce qui paralysait John. Avec douceur elle retira la dague enfoncée sous l’oreille du soldat et fit quelques pas en retrait, sa robe courte flottant contre ses cuisses.
Valent échappa son épée et s’effondra contre le répurgateur qui laissa choir sa propre rapière pour le soutenir.
- Valent reste avec moi, écoute ma voix et…
Il n’ajouta rien de plus alors que la tête du soldat ballotait en arrière, ses yeux reflétant la triste vérité. La colère explosa soudain en John Grenaille qui chercha cette femme du regard, mais celle-ci avait déjà disparu dans les ombres en ne laissant que quelques empreintes de pieds dans la vase.
- Comment… en vie ? interrogea le prêtre en reprenant lentement ses esprits, la lueur d’une torche permettant à sa vision de se préciser.
- T’ai traîné derrière moi, répondit le vampire d’une voix éraillée.
Brandit se redressa doucement et retint un hurlement de douleur. Ses côtes avaient été sévèrement touchées face à l’abomination, ce que lui confirma sa bure trempée contre son flanc. Il était en piteux état.
Il réalisa que ce qu’il avait pris pour une torche n’était autre que son précieux marteau de guerre, qui gisait non loin et émettait une lueur intense et chaleureuse.
- Et l’autre ? A-t-il été…
- Cela m’étonnerait, devança Luther en s’avançant a la lumière. Il était trop… gros pour passer le conduit… et trop puissant pour se laisser… ensevelir…
Brandit constata avec stupéfaction l’état déplorable dans lequel se trouvait son allié de circonstance. Le haut de son armure avait été littéralement compressé et suintait en de multiples points. Il était évident que bouger était un véritable supplice, le métal tordu mordant la chair au moindre mouvement. N’importe quel individu aurait été tué en subissant de tels chocs. Mais voilà, Luther n’était pas n’importe quel individu : il était déjà mort une fois. La gueule dégoulinant d’hémoglobine sombre, il s’approcha péniblement du prêtre. Celui-ci le jaugea d’un œil critique, ne disant pas un mot.
- Je ne vais pas… mourir, articula Luther. Juste… à boire et… régénérer…
Son regard se fixa sur Brandit. Celui-ci avait par chance évité toute fracture ouverte, mais son crâne écorché et son menton étaient maculés de sang. Le vampire plissa les yeux en le détaillant, provoquant un frisson qui descendit tout le long du dos du prêtre. Lentement, il se pencha pour ramasser son marteau de guerre luisant, sans quitter le mort-vivant des yeux.
- Soif… régénérer… et tuer…
Luther, ne fais pas le con.
Les yeux du vampire s’écarquillèrent soudain et il bondit en feulant avec une vivacité étonnante pour son état. Les doigts du guerrier saint se refermèrent sur le manche de l’arme et il balaya l’air d’un violent coup de marteau. Le mort-vivant encaissa de plein fouet la frappe et roula plus loin comme un pantin désarticulé. Dans sa précipitation à éliminer le religieux il n’avait même pas dégainé son épée, chargeant armé de ses crocs et sa colère uniquement, tel une bête sauvage.
- Foutus mort-vivants, cracha Brandit en se redressant péniblement, appuyé sur son marteau. Je savais bien qu’on ne pouvait vous faire confiance.
- Confiance ? répéta Luther en le faisant sursauter.
Alors qu’il aurait dû enfin être mis hors-combat, le vampire se tourna sur le dos avec des gestes mesurés et décocha un regard de haine à l’humain.
- Je vous ai… prévenu et sauvé… aberration…
- Tu as laissé Dave se faire réduire en charpie, rugit Brandit en s’élançant son marteau aux poings.
S’en était assez pour le mort-vivant qui, avec un glapissement pitoyable, évita le coup de masse et détala dans les couloirs obscurs.
- Saleté, lâcha le prêtre en reprenant son souffle.
Il s’essuya la tempe encore humide et sa mâchoire se crispa sur un nouvel élan de douleur au niveau des côtes.
- Faut que je retrouve John…
La puissance de la déflagration souffla la plupart des hangars bordant les quais. Plusieurs poutres en flammes furent projetées dans toutes les directions. L’incendie commença aussitôt à se propager sur d’autres chantiers. Une silhouette enflammée s’écrasa à son tour et rebondit sur plusieurs mètres. Péniblement, elle se mit à genoux et secoua la tête, avant de réaliser que les flammes dévoraient ses épaules. Elle se roula au sol pour les éteindre puis se redressa. Après quelques instants, l’individu alla ramasser son épée qu’il avait lâché en s’écrasant. Il grimaça en observant les flammes consumer le navire, du moins ce qu’il en restait. De petites détonations continuaient de ravager le bâtiment.
- C’était quoi cette lumière, grognât-t-il en plissant ses yeux sensibles.
Il s’en était fallu de peu pour qu’il brûle dans cette fournaise. Etait-ce l’un des acolytes du Nécrarque ? Il en doutait sérieusement. Ils n’auraient pas sacrifié une de leurs créations. Et n’étaient probablement pas capables de créer ce genre de choses. Il grimaça et tourna les talons. L’apparition de barils de poudre noire dans un flash lumineux n’était pas le premier évènement incompréhensible auquel il était confronté. Et il y avait plus urgent. Un autre démon rôdait encore en surface. En parlant de démon…
Manesh’k fit un bond en retrait alors que la lame incandescente éclatait les pavés où il se tenait auparavant. Il feula alors que la créature écailleuse dégageait son arme. Elle tourna sa face vers le vampire et le menaça de sa longue langue. L’abomination se ramassa sur elle-même, prête à bondir. Manesh’k entra en mouvement le premier. Le monstre tatoué para sa frappe verticale et le repoussa.
- Tu es seul désormais, rugit le mort-vivant. Combien de fois va-t-il falloir que je te tue pour que tu rejoignes l’autre horreur ?
Le démon ignora ses menaces et tenta à son tour une frappe verticale qu’il parvint à esquiver d’un pas de côté. Il frappa l’arme de son ennemi, l’enfonçant davantage dans le sol, puis remonta vers le haut en faisant glisser sa lame sur celle de son adversaire. Il fendit en deux la face rouge et noire du monstre qui échappa son épée sous le choc. Le vampire ne perdit pas un instant. Il tailla le corps musculeux de l’épaule à la hanche qui chancela un pas en arrière. Il ne perdit toutefois pas un instant, sachant pertinemment que le démon continuerait à se relever tant qu’il aurait une once de pouvoir. Manesh’k s’acharna sur la créature désarmée qui reculait pas après pas, avançant à chaque frappe pour appuyer ses coups.
Le vampire laissa un sillon sombre sur l’abdomen écarlate, puis enchaîna en lui sectionnant presque le bras gauche et lui ouvrant à nouveau la gorge d’un même mouvement. Il pivota sur lui-même telle une toupie et trancha à nouveau, de la hanche gauche aux genoux opposé et colla une véritable claque main nue à la créature débordée qui roula au sol. Toute notion d’honneur vis à vis d’un adversaire avait disparu dans l’esprit du vampire. Seul comptait massacrer cet ennemi qui refusait de mourir. Il taillada le dos du sanguinaire dont le corps rebondissait à chaque pas. Ses coups projetaient des esquilles d’os et des morceaux d’écailles dans toutes les directions. L’excroissance du crâne et une corne ne tardèrent pas à craquer et rouler au sol. Les interstices entre les pavés devenaient de petites rigoles écarlates. Il ricocha finalement contre la pierre, la chair ayant tellement été arrachée du corps par le vampire déchainé que le sol était visible à travers ses viscères.
Manesh’k souffla un instant, reculant de quelques pas pour observer la dépouille. Après quelques secondes, le corps remua à nouveau et la chair déchiquetée tressauta. Manesh’k grimaça. Comment achever une fois pour toute cette créature ? Il balaya leur arène improvisée du regard. La carcasse éventrée du navire continuait de brûler tandis que l’incendie effectuait des ravages sur les bâtiments alentours. Les flammes s’éteignaient en revanche sur les débris retombés sur les quais et des silhouettes sombres commençaient à s’approcher. Les villageois alertés commençaient à approcher sans réaliser le danger que représentaient les deux monstres. Les yeux de Manesh’k se posèrent sur l’arme du démon et un sourire s’étira sur son visage maculé de suie. Il la ramassa et, avec un rictus victorieux, décapita le corps déformés à l’aide de l’épée incandescente. Il de cloua au sol le corps qui fut soudain agité de soubresauts, l’épée démoniaque s’enfonçant dans le sol. D’un coup de botte négligent il fit rouler la tête par-dessus le rebord du quai, la langue fouettant l’air tel un hideux serpent avant d’être avalé par les flots.
Le cadavre s’immobilisa finalement et sous les yeux de Manesh’k, la chair se décrocha d’elle-même de ce qu’il risquait de squelette au vaincu. Les fluides écarlates se répandirent en une flaque sombre qui reflétait les flammes tout autour. Manesh’k eu alors la surprise de contempler, pour la première fois, le squelette ayant servis de structure à la créature. Bien qu’ayant une multitude de sections brisées, il pouvait admirer le travail effectué sur chaque os : de minutieuses arabesques et dessins avaient été ciselés du crâne aux phalanges des pieds, les symboles impies se mêlant aux écritures Lahmnienne qu’il parvenait à reconnaître. Il renâcla et, après avoir observé quelque instant de plus cette horreur, se tourna vers la ville.
Les deux créatures n’étaient pas celle qu’il avait affrontée la veille. Elles s’étaient révélées redoutables mais plus lentes, moins adroites. Et surtout il avait tué bien plus souvent la troisième que les deux défuntes réunies. Il fallait qu’il rejoigne Luther et Gilnash.