Feu & Sang – Chapitre 1
Le chariot avançait calmement le long de la rivière. L’attelage n’était pas pressé par ses passagers qui discutaient entre eux. Deux jeunes hommes se tenaient à l’avant, surveillant distraitement la route monotone. A l’arrière dans l’ombre de la bâche, un homme plus âgé et de forte carrure ne cessait de passer un chiffon sur son arme, les talons effleurant la poussière. Après un moment, il la leva au-dessus de sa tête et la contempla dans un rayon de lumière. Le puissant marteau de guerre étincela. Satisfait, l’homme en bure le posa avec délicatesse à l’intérieur, aux pieds d’un quatrième homme. Il lui jeta un regard emplit de respect, avant de se tourner vers le ciel bleu de la fin d’après-midi.
Des ronflements montaient de sous l’imposant chapeau du quatrième homme. Malgré le beau temps de cette fin d’automne, il avait conservé son ample manteau, ses bras croisés disparaissant à l’intérieur de celui-ci. Le soubresaut d’une mauvaise pierre secoua le marteau qui effleura ses épaisses bottes cloutées. Des tintements cristallins s’élevèrent des caisses situées de part et d’autre du dormeur.
- John est encore en train de dormir, déclara gaiment l’individu suivant le chariot.
Levant la tête, le prêtre chauve lui rendit son sourire. Peu de choses pouvaient tirer John Grenaille du sommeil. Peu de choses omis ses obligations, comme tous deux avaient déjà pu le constater à de nombreuses reprises. Rare étaient les hommes ayant exercé sa profession aussi longtemps et avec tant d’ardeur. John était répurgateur depuis l’âge de neuf ans.
- Y’ peut dormir après la vie qu’il a fait à Nuln ! s’écria l’un des soldats marchant également derrière, en tête de la quinzaine d’individus.
Le premier approuva en riant. John avait animé l’une des plus grandes auberges de la ville jusqu’après le lever du soleil, apparemment infatigable, toujours en train de danser, courtiser ou chanter. Et il avait pourtant réalisé l’impossible la journée de la veille. Sans l’homme au chapeau d’aventurier, la vingtaine de personnes de la procession aurait périe dans les égouts de la cité. C’était lui qui avait abattu le maître mutateur, les abominations bouffies soudain déstabilisées par la disparition de leur chef de meute. La vermine aurait encore longtemps été un vrai fléau pour les marchands, perçant leurs caves et s’accaparant leurs bien comme leurs serviteurs…
Tristofan Tisseron arborait un tabard blanc et or, brodé de flammes écarlates attestant son statut. Il était un magus de feu. Sa barbe, constamment roussie, contrastait avec les épais cheveux roux qui poussaient en désordre sur son crâne et ses yeux d’un vert étincelant. Ses bras nus étaient couverts de tâches de rousseurs, dont la peau collée à ses muscles révélait ses réguliers excès en manipulation magique. Néanmoins, c’est avec vigueur qu’il avançait parmi les soldats, tenant fermement son bâton canalisateur.
Il y a maintenant deux jours qu’ils avaient été avertis de disparitions croissantes à la ville de Grissenwald. Aussitôt, ils s’étaient mis en route, flanqués de Dave et Leon, les deux apprentis du répurgateur, et accompagnés par Frère Brandit. A eux cinq ils avaient déjà effectués plus d’une quinzaine d’interventions à travers l’empire, traquant sans relâche les serviteurs de la ruine, les Skavens ou tout autres vermines.
Suivaient un peu moins d’une vingtaines de soldats, leurs armures métalliques cliquetant au fur et à mesure de leur marche. Ils avaient eu vent en même temps que le groupe des incidents de Grissenwald à peine leurs problèmes avec les skavens résolus. Ils avaient été enchantés d’apprendre que John avait décidé de se rendre sur les lieux de l’incident. Mais surpris qu’il leur dise que si les soldats voulaient de son aide, ils devraient avancer à son rythme, à savoir à vitesse de mulet. Préférant compter sur son soutien, le Caporal Rechald avait renoncé à leurs montures. Au moins, ils ne portaient pas la majorité de leurs vivres et couchages, lesquels servaient actuellement de matelas et d’oreillers.
Les yeux baignés de larmes, elle supplia du regard l’individu de la relâcher. Ses cheveux longs et bruns étaient collés à ses joues et son corps nu par de l’eau croupie. Elle suffoqua un instant. Son bâillon l’empêchait totalement de remuer la mâchoire.
Allongée sur le sol froid, elle ne pouvait que contempler les trois autres femmes lentement se vider de leur sang. Un sillon sanglant était tracé sur chacune de leurs gorges, pourtant elles vivaient encore. La trachée et l’œsophage n’avaient pas été sectionnés. Néanmoins, elles demeuraient immobiles, paralysées par quelques magies. Elle vit la créature se pencher sur la plus proche, l’observant avec attention. Il ignora totalement le corps nu et svelte ruisselant d’hémoglobine, et tendis un doigt décharné vers la coupure ensanglantée.
La quatrième femme poussa un cri étouffé comme il glissait le doigt dans la blessure de sa victime immobile, la peau ondulant comme il caressait l’intérieur de la chair. Lentement, il le retira et le porta à ses lèvres. Un instant il sembla étudier son goût comme le ferais un vigneron d’un grand cru, le regard vague. Doucement, un sourire s’étira sur son visage gris clair, révélant ses canines jaunâtres et proéminentes. Lentement, il se pencha sur la pauvre femme dont le bâillon avait été retiré. Ses lèvres craquelées se posèrent sur celles, rouges et pulpeuse, de l’égorgée.
Elle fut témoin malgré elle de ce long baiser à la lueur des torches. Les fluides des trois premières victimes coulaient sur leurs corps agenouillés, sillonnant entre leurs poitrines et gouttant de leurs cuisses dans des sillons creusés à même la pierre. Ceux-ci formaient un cercle parfait dans lequel s’écoulait le liquide sombre, avant d’aller dans une cuvette centrale où il s’accumulait progressivement. Un craquement fit sursauter la femme fascinée par ce baiser morbide. Un frisson d’horreur la parcourue en voyant la créature se redresser. La femme bascula en avant, son regard se plantant dans celui de la survivante alors que sa mâchoire paralysée restait grande ouverte. Un nouveau flot de sang s’en écoula à gros bouillons alors qu’elle tentait de plus belle de défaire ses liens, hurlant malgré son bâillon.
- Il n’y a aucun doute, elle est la plus savoureuse des trois, déclara l’individu en mâchant lentement. Tant du point de vue expérience que du nectar. Et toi ma belle, qu’as-tu à m’offrir ?
Il avala la langue sectionnée de sa victime en se tournant vers la dernière femme continuant de hurler. Un grand sourire s’étala sur son visage maculé rouge.
- Comme j’aimerais pouvoir lire dans le passé, murmura l’homme en contemplant la cérémonie d’un regard envieux. Que se doit être plaisant !
- Maître Scleras nous accordera bientôt son baiser, affirma à voix basse la femme blonde, souriante.
Elle tenait encore à la main le sceau avec lequel elle avait réveillée l’autre brune. Scrutant avec attention chaque mouvement du vampire, elle pencha la tête de côté, calculatrice. Comme elle admirait la grâce avec laquelle il manipulait les émotions de chacune d’entre elles.
Castille avait elle-même enduit la dague de son maître du poison paralysant. Elle connaissait parfaitement ses effets. Les trois autres femmes étaient tout à fait conscientes de ce qu’elles vivaient. Mieux, elle ressentait avec une perception accrue chaque son, chaque caresse et chaque élan de douleur. Et pourtant, la substance leur interdisait tout mouvement. Elles n’étaient même plus capables de cligner des paupières pour hydrater les prunelles de leurs yeux. Chacune avait la gorge ouverte d’où s’échappait un jet irrégulier d’hémoglobine, expulsés par les battements laborieux de leurs cœurs.
A ses côtés, Morisburg était fasciné. L’envie luisait dans son regard avec tant de puissance qu’il aurait pu illuminer la pièce. Entièrement vêtu de tissu noir, sa tenue contrastait avec la légère robe blanche de sa voisine, dont les pieds nus étaient tachés de glaise. Là où elle trépignait d’excitation, l’étoffe tressautant au-dessus de ses genoux, il était totalement immobile. Comme s’il s’était coupé sur la dague de Maître Scleras. Dague qui dessina un nouveau trait écarlate dans un cri étouffé.
- Vous dites que chacun des quarante-trois disparus étaient âgés de moins de trente-cinq ans ? interrogea Leon, observant avec attention les expressions de l’aubergiste.
A côté de lui, Dave notait chaque mot sur un calepin, sa main sans cesse en mouvement.
- Ouaips, même que l’vieux Baster a été r’trouvé mort le lendemain d’la disparition d’sa fille, approuva l’homme à la bedonne imposante.
- Avez-vous remarqué quelque chose sortant de l’ordinaire, un détail, un objet qui n’était pas à sa place, une blessure, un bijou disparu…
- Ben, tout était fermé chez eux et on a rien r’marqué qui soit cassé ou manquant, déclara l’aubergiste en se grattant le ventre, fronçant les sourcils. Mais l’vieux Baster…Il avait une expression…
L’homme eu un haut-le-cœur qui n’échappa pas à l’œil de l’apprenti.
- Une expression … ? l’incita-t-il à poursuivre, Dave levant les yeux de son calepin.
- On aurait dit que l’diable avait emporté sa fille, murmura-t-il rapidement en pressant son pouce contre son front. J’avais jamais vu quelqu’un avec une tête pareille, et pourtant j’ai vu d’sacrés zigotos en vingt ans dans c’t’auberge. Mais j’vais vous dire moi, ajouta-t-il en se penchant d’un air conspirateur. J’vais vous dire s’qui l’a tué. C’est pas ben difficile à d’viner. L’vieux Baster… il est mort de trouille. Quelqu’chose qui lui a foutu une telle frousse qu’son cœur à lâché…
Les deux garçons échangèrent un regard inquiet. Son témoignage concordait avec celui d’une femme aux lavoirs à l’entrée de la ville et d’un boulanger trois ruelles plus loin, ce qui n’avait rien de rassurant…
- Enfin, m’sieur Grenaille, ça pourrait pas attendre demain matin ? se plaignit le Simon. Vous êtes arrivés v’là à peine deux heures, et moi j’vais…
- Bientôt finir votre service je sais oui, coupa l’homme au chapeau, inspectant la serrure de la porte d’entrée à la lueur d’une torche. Vous répéterez çà aux parents de la prochaine victime.
L’homme soupira. Le répurgateur était venu l’interrompre à son poste en plein diner, postant un hurluberlu roux à sa place. « Vous êtes d’ici » avait-il argumenté. Et selon lui, il était probablement plus en sécurité à ses côtés que seul au bout du pont ou dans la couche d’une prostituée. John entra et leva sa torche pour inspecter la pièce.
- Avez-vous déplacés quelque chose ? demanda-t-il.
- Ben on a poussé la table et quelques chaises pour sortir l’corps du vieux Baster, déclara-t-il. Rien d’bien…
- Combien de personnes sont entrées ? coupa John.
- Boarf, une dizaine pas plus.
Il garda le silence en balayant rapidement la pièce. Il n’y avait plus rien à tirer de cet endroit.
- Vous êtes tous monté dans les chambres de Baster et de sa fille je suppose.
- Heu…
- Je vois.
Ils montèrent à l’étage. Tout comme dans l’entrée, il ne s’attarda pas sur les lits ou commodes que trop de monde avait visiblement déplacé. En revanche il inspecta longuement les portes.
- Mais vous cherchez quoi exactement ? s’étonna le soldat.
- Vous m’avez bien dit que Baster avait été retrouvé étendu mort sur le palier de la chambre de sa fille ? Ignora John en se tournant vers la fenêtre de la chambre en question.
- Ouaips.
- Quelqu’un a-t-il touché à cette fenêtre ?
- Heu pas qu’je sache, pourquoi ?
- Regardez.
Simon se pencha en avant et examina la vitre que lui désignait John. Il y avait une cale sur le rebord afin que la fenêtre ne s’ouvre pas violemment lors de courants d’air et ne risque de se briser. Il contempla son reflet à la lueur de la torche quelques secondes, avant de se tourner vers le répurgateur.
- Oui et ?
John soupira et pointa son index à un point précis du carreau.
- Regardez Ă ce point.
Il lui laissa quelques secondes pour examiner plus attentivement. Le soldat remarqua enfin qu’un cercle plus translucide était visible sur le verre.
- Quelqu’un a frotté la poussière ? Et alors ?
- Et alors voila la subtilité.
Se faisant, John essuya la vitre avec sa manche.
- J’vois vraiment pas ce que…
Il s’interrompit lorsque le répurgateur retira son bras. Le cercle était toujours aussi visible. Simon fronça les sourcils. Avec précaution, John ouvrit la fenêtre. Celle-ci s’ouvrit vers l’intérieur, avant de se coincer en un angle proche des 45°avec le mur, bloquée par la cale. Il demeura impassible et dû tendre le bras pour pouvoir effleurer la crasse sur le verre au même niveau que le cercle propre.
- Quelqu’un a essuyé cette vitre depuis l’extérieur, déclara John d’un ton assuré. De plus il n’y a pas de volets.
- Impossible, regardez la hauteur et la texture du mur, protesta le soldat.
S’exécutant, John se pencha. Ils étaient à presque quatre mètres de hauteur et le mur était de crépis vierge.
- Frère Brandit, par ici ! Appela-t-il dans la nuit.
- L’un d’entre vous est-il passé sous cette fenêtre ? Interrogea le répurgateur en montrant l’ouverture sur le jardin, alors que Simon secouait négativement la tête.
Une torche apparue en-dessous d’eux. Son éclat se reflétait sur le crâne lisse du prêtre et la tête de son lourd marteau, accroché dans son dos.
- Regardez s’il n’y a pas de traces d’échelles, nous descendons.
Ils le rejoignirent rapidement, le prêtre inspectant l’herbe lui arrivant à mi- mollets.
- Alors ?
- Aucune traces, commenta Brandit d’un regard dur. En revanche, j’ai trouvé ceci dans l’herbe.
Il leva sa main libre et leur montra sa trouvaille. Le soldat blêmit alors que les paupières de John s’étrécissaient. Il s’agissait de trois phalanges humaines.
Sur la rive donnant vers l’Est, quatre silhouettes se dressèrent, observant de loin les lueurs de la ville endormie. Trois d’entre eux arboraient d’épaisses armures aux reflets ternes sous la lune. Le quatrième n’avait lui qu’une cuirasse de cuir. Des fourreaux pendaient aux ceintures de chacun d’entre eux. L’éclat rougeoyant de leurs regards perçait la semi-obscurité.
- Vous sentez la toile ? demanda un premier, les autres acquiesçant en silence. Nous ne sommes pas seuls dans la région.